Phèdre de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Louise Vignaud

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

PHEDRE - Répétitions -

Phèdre de Sénèque, traduction de Florence Dupont (Le Spectateur français, Imprimerie nationale), mise en scène de Louise Vignaud

 La Phèdre de Sénèque semble la quintessence brute – à la fois, dureté d’un discours intransigeant et violence sensuelle des corps – de la Phèdre classique de Racine.

A l’orée de Phèdre, tragédie latine traduite par Florence Dupont et mise en scène par Louise Vignaud, Hippolyte se met à danser, ombre de pantomime devant un rideau éclairé – chasseur incarné avec rugosité tranquille et fébrile par Nâzim Boudjenah.

Le prologue voit ce fils prometteur se livrer à ses rêves de chasseur sauvage, prisonnier d’un destin non choisi, qui lui a été imposé dans le palais de son père disparu depuis quatre ans dans les Enfers avec son amant, et dont il est l’héritier :

« A toi les javelots ! A toi la lourde lance qui se tient à deux mains ! Toi ? Va te mettre à l’affût Et tu pousseras des cris dans le dos du gibier pour l’affoler A toi le geste de la victoire Tu enfonceras le poignard dans le cœur de la bête… »

Evoluent, pour le regard du spectateur, des images et ombres de prédation – chiens, affûts et traques. Dans l’Antiquité, la chasse – l’espace sauvage d’un désir déchaîné – est la métaphore de la poursuite amoureuse : le jeune homme assume sa séduction qui, de chasseur originel, devient victime et gibier poursuivi dans sa fuite.

Traqué par l’héritage du trône qui le contraint et la responsabilité morale de sa belle-mère et de ses deux fils dont le père est Thésée, Hippolyte ne connaît nul repos.

De son côté, Phèdre, jouée par Jennifer Decker, souhaite s’enfuir et courir loin du palais. Or, travestie en amazone virile, elle va « violer » Hippolyte, éperdue de désir.

Le jeune homme s’enfuit, refusant un pouvoir royal anticipé et la femme interdite :

« Cette épée qui t’a touchée, je la jette, elle me souille A quelle eau me purifier ? J’irai me plonger dans le Don Je me jetterai dans les eaux sauvages de la Caspienne Mais toutes les vagues de l’Océan ne pourront me laver de tant de pourriture Forêts, vierges forêts, où êtes-vous ? »

Sous l’instigation de la nourrice, le crime d’adultère et d’inceste se retourne contre lui, et de victime pourchassée et violentée, Hippolyte devient coupable et harceleur.

Pour Florence Dupont, le théâtre romain relève plutôt d’une tradition esthétique plus proche du Nô ou du Kathakali indien que de la tragédie classique ou de Sarah Kane.

Compassion et empathie, le public partage la force de la déploration exposée, ainsi dans les grandes scènes du premier monologue de Phèdre ou du monologue final de Thésée – scènes de douleur des deux meurtriers et auteurs de leur propre malheur.

Thésée apprend par le messager le récit pittoresque de la mort cruelle et extravagante d’Hippolyte par le monstre marin de Neptune qu’il a lui-même invoqué :

« La bête ne les lâche pas Elle les suit, les précède, se retourne brutalement De tous les côtés surgit la terreur, il n’y a plus d’issue Partout se dresse l’affreuse tête cornue sortie de la mer… »

Violence des sentiments – partition gestuelle et douleur des voix -, la fureur criminelle implicite se faufile à fleur de peau et se livre dans sa brutalité manifeste et charnelle.

Dans la scénographie épurée d’Irène Vignaud – ombre à laquelle quelques marches accèdent en gravissant le plateau sombre et sa baie aux rideaux lumineux -, les acteurs dispensent sur la scène le meilleur d’une implication et belle capacité à souffrir – d’un côté, force des affects et de l’autre, motivation argumentée éloquente.

Une parole poétique souterraine dont les affleurements sûrs envoûtent le public : le Chœur interprété par Pierre-Louis Calixte, masque de bois de cerf sur un côté de la tête, donne à entendre l’interprétation qu’on peut donner de l’amour et de la guerre.

La Nourrice de Phèdre, incarnée par Claude Mathieu, impuissante et affligée, mais active pourtant pour sauver sa maîtresse égarée, témoigne d’une vraie humanité.

Et Thierry Hancisse dans le rôle de Thésée accorde à son public les signes verbaux et physiques d’une douleur entière et indicible dont les traits du visage engagé traduisent l’expressivité – chagrin et mésestime pour qui était le digne roi d’Athènes :

« Je ne mérite pas de m’éteindre doucement J’ai mis en pièces le corps de mon fils J’ai semé ses lambeaux dans la campagne Ma vengeance poursuivait un cauchemar Et de plein fouet j’ai heurté la réalité du crime… »

Violence et brutalité conjointes des hommes et des dieux, un monde sans rémission.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli 75001 Paris, du 29 mars au 13 mai. Tél : 01 44 58 15 15/01 44 58 98 58

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