Comme il vous plaira de William Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats (Folio Théâtre Gallimard 2014), mise en scène Christophe Rauck

Crédit photo : Simon Gosselin

Comme il vous plaira - 11-01-18 - Simon Gosselin-8.jpg

Comme il vous plaira de William Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats (Folio Théâtre Gallimard 2014), mise en scène Christophe Rauck

« J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois … » écrit Alfred de Vigny.

La mise en scène de Comme il vous plaira de Shakespeare par Christophe Rauck, directeur du  Théâtre du Nord et de l’Ecole rattachée au Théâtre du Nord à Lille, fait résonner la brutalité de la battue – ratissage de l’aire de chasse, rabattage de la proie vers les chasseurs-tueurs –, cris, hurlements et violence sonore des galops.

La chasse est à la fois une initiation aux valeurs aristocratiques et leur illustration à cette époque où l’amour, sous sa forme courtoise, conquiert une importance majeure ; l’animal, de simple proie au départ, semble acquérir un statut de partenaire, dans la mesure où il est un symbole de qualités, vertus ou vices.

Une sensibilité morale et esthétique réservée à une noblesse jalouse, telle est la chasse à courre aux cervidés. Le cerf – symbole de la longévité et de la vitalité – représente une fonction médiatrice entre le monde des humains et celui des dieux.

Imaginaire des tableaux de chasse, entre sang animal versé et sensualité des êtres.

Deux grandes toiles forestières magistrales à cour et à jardin et l’écran vidéo du lointain – entrée royale dans les bois – entourent sur la scène les animaux empaillés immobiles– cerfs et renards -, comme les acteurs vifs qui se meuvent sur le plateau.

La forêt est un lieu de refuge, une Forêt d’Ardenne littéraire – Chanson de Roland, Orlando Furioso de l’Arioste, Cansionere de Pétrarque. A l’origine, des lieux repoussants, des bois inhospitaliers et sauvages, puis un refuge pour éprouver la blessure d’amour – plaisir de souffrir et solitude silencieuse de la forêt ombreuse.

Le passage du roman pastoral Rosalynde (1590) de Thomas Lodge (1558-1625), à la comédie de Shakespeare, Comme il vous plaira (1599), publiée en 1623, sonne telle l’entrée dans un atelier de réécriture, selon Gisèle Venet. Le roman initial était déjà inspiré du lai breton, Le Conte de Gamelyn de Geoffrey Chaucer (1340-1400).

Soit la façon ludique et moqueuse, « maniériste » par excellence, un mouvement artistique de remise en jeu facétieuse des héritages dans l’Europe de la fin du XVI è.

Dans Comme il vous plaira, deux jeunes filles audacieuses et cousines affectueuses, s’émancipent d’un duc – belle dignité de Jean-Claude Durand – : pour l’une, Célia, c’est un père usurpateur de son frère aîné exilé, et pour l’autre, Rosalinde, c’est un oncle qui a exclu son propre père. Or, Rosalinde est bannie aussi, sa cousine la suit.

Toutes deux préfèrent la liberté et l’exil, faisant fi des dangers, protégées en se déguisant, Rosalinde en Ganymède et Célia en Aliéna. Or, Rosalinde, avant sa métamorphose, n’en a pas moins été touchée par la blessure d’amour, au premier regard échangé avec le sauvage Orlando, qui fuit son frère aîné qui l’a déshérité.

Faillite de la transmission des valeurs et des héritages, du monde ancien vers l’autre.

Travestie en garçon, cachant sa « vérité », Rosalinde promet au jeune homme qu’il retrouvera sa belle – elle-même, quand lui ne s’en doute pas – s’il aime celle-ci sincèrement. La belle moqueuse changée en jeune tyran impose à l’amant une dure cure d’amour – expérience, apprentissage et pratique – qui met à mal la courtoisie.

Shakespeare prend un plaisir malin et équivoque, en des temps de grand rigorisme, de jouir des incertitudes du genre et des ambiguïtés du désir grâce à des personnages androgynes capables de changer d’apparence sexuelle sans heurt.

Cécile Garcia-Fogel est pertinente – qu’elle porte une robe de cour chatoyante ou une salopette de jardinier -, elle passe d’un style à l’autre avec grand naturel. Et Maud Le Grévellec pour la cousine, n’est pas en reste, entre comique et malice.

Pierre-François Garel qui incarne Orlando joue à merveille les victimes de la passion.

User des masques était une nécessité pour Shakespeare qui ne disposait que de comédiens masculins. Christophe Rauck s’amuse de même, avec la dulcinée de Pierre de Touche, le bouffon à la cour du Duc – joué par Alain Trétout avec gourmandise et clownerie, trivialité et rugosité – ; la compagne de celui-ci, Audrey, n’est autre que Jean-François Lombard, interprète, musicien et chanteur lyrique.

Quand Jacques le Mélancolique – ténébreux et sage John Arnold – rencontre Pierre de Touche dans la forêt, il croise le symbole de la liberté, et veut se retirer en ermite.

La bergère Phébé – la chanteuse yrique Luanda Siqueira – tombe amoureuse de Ganymède, qu’elle ne sait pas être Rosalinde. Le berger Silvius – Pierre-Félix Gravière -, amant de Phébé, souffre ainsi d’un amour douloureux car non partagé. Ganymède/Rosalinde y mettra bon ordre, selon la raison, à la fin de la comédie.

Costumes scintillants, micros sur pied posés à même le sol, ou micros à main, les acteurs s’amusent, se dépensant sans compter, à hauteur des enjeux de l’art d’aimer, se jetant à terre, gémissant allongés contre le micro qui gît sur le plateau. Chutes, heurts et replis sur soi, le corps entier subit les chagrins sentimentaux.

Belle démonstration scénique de l’universalité du plaisir et du déplaisir de l’amour, des jeux sans fin du genre et des apparences équivoques qui trompent leur monde.

Véronique Hotte

Théâtre 71 – Malakoff, Scène nationale, du 28 mars au 13 avril 2018.

Bateau-Feu, Scène nationale – Dunkerque, du 17 au 18 avril 2018.

Théâtre-Sénart, Scène nationale, du 3 au 5 mai 2018.

Maison de la Culture d’Amiens, du 15 au 16 mai 2018.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s