Les Emigrants – The Ghostchasers, d’après Les Emigrants de W.G. Sebald, traduction de l’allemand de Patrick Charbonneau (Editions Actes Sud, 1999), adaptation et mise en scène de Volodia Serre

Crédit photo : Pierre Grosbois

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Les Emigrants – The Ghostchasers, d’après Les Emigrants de W.G. Sebald, traduction de l’allemand de Patrick Charbonneau (Editions Actes Sud, 1999), adaptation et mise en scène de Volodia Serre

 W.G Sebald quitte l’Allemagne, son pays d’origine, à vingt-deux ans, dans les années 1960, par refus de la conspiration du silence contre les crimes nazis, soit cet état d’esprit mutique et pesant qui régnait dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Cinq vies dont celle du narrateur tirent les fils d’une pérégrination géographique aléatoire qui traverse l’Europe, pour atteindre au plus loin les Etats-Unis – Allemagne, Lituanie, Suisse, Angleterre, New-York… -, faisant de l’émigration une nécessité existentielle – tradition instinctive de la sauvegarde et de la survivance.

Le narrateur qui tend symboliquement tous les fils rouges de ces déplacements géopolitiques serait une sorte de double littéraire de l’auteur lui-même, retraçant le parcours de personnages ayant réellement existé, inconnus, et liés à sa trajectoire.

Un auteur narrateur et chasseur de fantômes – «  a ghostchaser » – reliant les vivants et les morts à travers des parcours divers mais semblables, pour une vie personnelle à préserver, une existence à reconstruire ailleurs, coûte que coûte.

Le roman des Emigrants relève d’un théâtre documentaire au réalisme fictionnel.

Les destinées chaotiques des personnages choisis sont arrachées à l’oubli, via le roman et le théâtre : la réparation métaphorique à un arrachement initiatique du pays natal – trauma fondateur que partagent le narrateur et ses quatre acolytes, dont trois se sont donné la mort, comme s’ils ne pouvaient plus vivre, se sentant non autorisés.

Le premier « fantôme » est le logeur du narrateur dans les années 1970, un médecin juif lituanien vivant en solitaire au fond du jardin de sa propriété dans la campagne anglaise du Norfolk tandis que son épouse et femme d’affaires, voyage à son gré.

Un carré de gazon plastifié, quelques pommes, et le chant printanier des oiseaux.

Pour la seconde enquête, le narrateur revient dans l’Allemagne de son enfance, cherchant à découvrir ce qui a poussé son maître d’école tant admiré, pédagogue inventif, à quitter lui-même la vie, quand il revient en Allemagne qu’il avait quittée.

Carte de géographie, fenêtre ouverte sur la campagne, la classe vit sa belle vie.

La troisième étape concerne l’oncle de l’auteur-narrateur, émigré aux Etats-Unis au tournant du siècle, devenu majordome et proche d’un riche héritier avec lequel il voyage jusqu’à Jérusalem, passant par les casinos de Suisse et de Deauville.

Tenue extravagante, jeu de roulette sur le tapis de table, et chanteurs d’aujourd’hui.

Le quatrième personnage est vivant, Max Ferber – un nom fictif -, inspiré du peintre Franck Auerbach, reclus dans son atelier de Manchester, et œuvrant à la résurrection des visages enfouis à partir des effacements et tentatives échouées.

Le processus artistique est comparable à l’écriture de Sebald, révélant au jour et rendant à la lumière des destins significatifs oubliés, à la fois confus et éloquents.

Juif allemand, Ferber a émigré, enfant, en Angleterre ; il apprend plus tard le destin tragique de ses parents restés au pays, et dont le père était marchand d’art.

Gretel Delattre interprète le peintre passionné par son art et marqué par son histoire.

La scénographie prend appui sur l’espace intérieur d’un studio d’émission radio – table et micros – réalisée sur le plateau et diffusée en direct, face aux spectateurs, productrice et intervenants éclairant les enjeux esthétiques et politiques de l’œuvre.

Aussi entend-on s’exprimer et commenter, voit-on se mouvoir des ombres ressurgies via l’écriture, des figures inquiétées de grande solitude et coupées des leurs. Les quatre comédiens incarnent alternativement ces êtres déplacés, la parole du récit allant et venant, détachée des autres. Et tous se retrouvant à l’émission de radio.

Les chansons de Marianne Faithfull, There Is A Ghost, Sing Me Back Home, In Germany Before The War… scandent les diverses périodes de la représentation.

L’espace scénique est composé de petits réduits fermés par des rideaux de plastique coulissants, chambres de SDF à dimension de cabine téléphonique, trappes et tiroirs de bois, un voile de plastique dans le lointain étant propice aux jeux d’ombres.

La rusticité du camp d’internement des parents et grands-parents des fantômes.

Ombres, lumières réduites, sentiment de claustrophobie, peu d’ouverture effective, la terre des origines versée dans les valises est reversée loin de chez soi, inutile.

Des photos anciennes, cartes postales et cartes géographiques décorent les parois sommaires – patchwork poétique d’un for intérieur vivace, composé de traces temporelles non linéaires, accumulées au hasard des événements et rencontres.

Un rappel des photos nombreuses illustrant le roman même Les Emigrants.

Les acteurs font preuve de présence intense – justesse et délicatesse -, engagée dans le combat pour la restitution des petites histoires inscrites dans la Grande.

Tels des témoins sensibles, pudiques, réservés et encore extravagants et loufoques.

Olivier Balazuc, Gretel Delattre, Pierre Mignard et Volodia Serre gagnent l’adhésion du public, ouverts à l’interprétation et à l’incarnation des épreuves existentielles, restant soi ici et maintenant à l’intérieur même des rôles dans lesquels ils se glissent

Les Emigrants, un spectacle d’actualité sur le présent de nos voisins – nos contemporains.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris, du 20 au 31 mars 2018, spectacle en alternance : Partie 1, les 20, 22, 27 et 29 mars à 19h. Partie 2, les 21, 23, 28 et 30 mars à 19h. Intégrales les 24 et 31 mars à 17h. Tél : 01 43 57 42 14

 

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