La Tempête, pièce en cinq actes de William Shakespeare, texte français de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Robert Carsen

Crédit Photo : Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française042-20171130-27VP.JPG

La Tempête, pièce en cinq actes de William Shakespeare, texte français de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Robert Carsen

 La Tempête de Shakespeare a fait rêver des générations de lecteurs et de spectateurs – et le fera encore -, joyau lyrique et romantique à la Victor Hugo dans l’opposition du Bien et du Mal, d’Ariel et de Caliban, des aristocrates et du peuple.

Or, la véritable Tempête est inquiétante et sévère, lyrique et grotesque, un règlement de comptes passionné avec le monde quotidien qui n’est qu’un fil de déceptions.

« … Que votre douce haleine gonfle mes voiles, sinon mon dessein échoue, qui était de vous plaire. A présent, je n’ai plus d’esprit pour dominer, ni d’art pour enchanter, et ma fin est désespoir… », tels sont les derniers propos de Prospéro destinés au public, à la fin de représentation. (Jan Kott, Shakespeare notre contemporain)

L’épilogue tragique de La Tempête se rapproche des sonorités tristes d’une fugue aux accents lyriques. La Tempête, dernière pièce de Shakespeare, clôt l’œuvre, comme un testament poétique, un adieu au théâtre, la fin de l’aventure existentielle.

Dans ce drame politique allégorique, le grand mage auquel obéissent les éléments jette sa baguette magique et se prive de son pouvoir sur les destinées humaines.

Il n’est plus qu’un simple mortel désarmé : « A présent tous mes sortilèges sont détruits et je n’ai plus pour force que la mienne propre, combien faible ! » (V, 1)

L’époque shakespearienne définit celle des savants, des intellectuels et des artistes, de la science et de la philosophie, de la relativité admise des jugements ; l’époque des beaux monuments d’architecture, des guerres de religion, de l’Inquisition. Violence des hommes ici et là qui jamais ne se contourne mais est prise de face.

Le public d’aujourd’hui fraie avec le drame étrangement contemporain de la Renaissance et des derniers humanistes dans la proximité avec nos temps d’illusions perdues, de sagesse amère et d’espoir amoindri. Or, ce même temps du songe, des voyages, des continents neufs et des îles de rêve s’épanouit entre merveille et cruauté, misère populaire, d’un côté, et le faste des privilégiés, de l’autre.

La Tempête pour le metteur en scène d’opéra Robert Carsen est identifiée comme étant celle de Prospéro, un fracas de houle, de mouvements venteux et de souffles durs bloquant la respiration, depuis l’espace intérieur de la conscience du magicien.

Conflits des pouvoirs et des usurpations, des destitutions politiques et des malhonnêtetés : le pouvoir de Prospéro, duc de Milan, a été renversé par son propre frère Antonio, avec l’aide d’Alonso, roi de Naples. L’homme déchu a dérivé sur une île avec sa fille Miranda. Quand la cour de Milan en voyage vers Naples longe l’île, le magicien plein d’un esprit vigoureux de vengeance rude – hargne et de ressentiment – provoque sa propre Tempête pour faire chavirer les usurpateurs et les menteurs.

Le roi de Naples croit avoir perdu son fils Ferdinand qui, tombé amoureux de Miranda, ne la quitte plus, maintenue sous la surveillance paternelle. Parmi les naufragés, d’autres conspirations s’organisent vainement tandis que le majordome Stephano et le bouffon Trinculo, figures populaires au service d’Alonso, bouteille de vin à la main, croisent Caliban. Ivrognerie et bassesse, ce dernier, comploteur, engage les deux autres à tuer Prospéro. Echec encore de ces intrigues mafieuses.

La scénographie de Radu Boruzescu invite le spectateur à prendre la mesure immaculée d’un bel espace blanc – chambre claire de la photographie ou boîte scénique fabriquée -, l’intérieur énigmatique d’un appareil d’optique sur les parois desquelles les ombres des personnages se profilent en beau théâtre d’ombre.

Robert Carsen et Peter Van Praet animent les surfaces consenties de jeux subtils d’ombres et de lumières.

L’espace blanc et lisse – milieu hospitalier, lit de chambre et pyjamas de patients – semble s’afficher comme étant celui d’une mort assumée, accomplie et transcendée.

Un univers de vies fantomatiques, de spectres vivants et d’âmes vides en partance.

Les rouleaux de la mer – vidéo de Will Duke – vont et viennent, avancent et puis reculent, le temps du flux et du reflux, sauvages et furieux, tenaces et intrépides.

Les rugissements marins s’amenuisent dans le silence, miroir d’un ciel renversé.

En tenue blanche anonyme, Prospéro est interprété avec puissance par Michel Vuillermoz, ; pareillement vêtu, Ariel, joué par le calme inquiétant de Christophe Montenez, figure céleste capable de faire tomber à terre les hommes indignes ; en blanc encore, Caliban, que suggère la dimension terrienne de Stéphane Varupenne.

Les hommes de cour – Milan et Naples -, costume cravate sombre et chemise blanche, valise à la main, évoquent, même s’ils portent les tenues à écussons d’une Royal Navy, la mise urbanisée et professionnelle de tous les clips vidéo qui envahissent les écrans petits et grands du monde entier. Quand ils se déplacent, mus par la même ambition affairiste, les interprètes esquissent une chorégraphie.

Pour le commun des mortels, le monstre Caliban et ses deux acolytes humains Stephano et Trinculo, la vie quotidienne est moins édulcorée et lisse puisque, d’un ciel culpabilisant – depuis la hauteur des cintres –, tombe brutalement sur le plateau, comme ouaté, un échantillon conséquent de ce que l’on pourrait nommer le cinquième continent : sacs plastiques, bouteilles vides, déchets et débris, reliefs…

Hors de la vie de cour ou de celle des nantis de la finance et de la dite « jet society », demeurent les poubelles et les résidus d’une vie mortelle que les comédiens Hervé Pierre et Jérôme Pouly investissent de toute leur gourme populaire – art du clown et art festif de bateleur -, compagnons de foire aguerrie du sieur et traître Caliban.

Reste le foyer d’une incandescence que dispensent les amants Miranda, interprétée avec grâce et sensibilité par Georgia Scalliet, et Ferdinand, joué par le jeune premier Loïc Corbery. L’éloquence d’une image significative – poésie et humanisme – s’inscrit dans la mémoire au moment où les amants transportent d’une malle imposante des livres anciens aux reliures de cuir sombre, un trésor paternel inépuisable.

Une Tempête tendance papier glacé de magazine aux visions aseptisées et coupées au carré, loin de la sensualité expressive shakespearienne des tourments et des bonheurs existentiels, éloignées encore des odeurs salines des vagues en colère illustrées.

Véronique Hotte

Comédie-Française, salle Richelieu, place Colette Paris Ier, du 9 décembre 2017 au 21 mai 2018.Tél : 01 44 58 15 15

 

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