L’Autre Fille, texte Annie Ernaux (Nil, éditions, Paris, 2011), version scénique Cécile Backès et Margaux Eskenazi, mise en scène Cécile Backès

Crédit photo : Thomas Faverjon

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L’Autre Fille, texte Annie Ernaux (Nil, éditions, Paris, 2011), version scénique Cécile Backès et Margaux Eskenazi, mise en scène Cécile Backès

 L’Autre Fille est une lettre adressée à une sœur défunte avant la naissance de celle qui écrit, une pièce à convictions parmi d’autres à l’intérieur de l’œuvre d’Annie Ernaux qui s’attache aux mutations sociales de la seconde partie du XX é siècle, non seulement à travers une histoire de prof devenue définitivement auteure mais en explorant encore et toujours finement la relation à ses parents, intime et fondatrice.

Le silence observé du père et de la mère sur la vie et la mort de cette aînée âgée de six ans est à l’origine de l’écriture de celle qui est venue au monde après la défunte. Une présence devenue absence pour l’enfant à venir qui a vu le jour dans l’ignorance de ce qui est certes advenu : un amour puis perte et douleur des parents.

Assemblage par fragments, discontinuité, rupture, reprise et retouche, les souvenirs et les images du passé se bousculent, entre mémoire enfantine et imaginaire adulte.

Du plus profond du passé enfoui jusqu’à l’émergence des éclats de lumière d’une belle compréhension tardive, l’exploratrice d’une enfance oublieuse tente de ressaisir son dû existentiel et n’en finit pas de capter l’élucidation éloquente d’instants figés.

A l’âge de dix ans, à Yvetot, un dimanche d’août, dans la chaleur poussiéreuse de l’été, une conversation change le monde pour la fillette, entre la mère commerçante et une cliente venue de la ville – Le Havre sans doute – au pas de la porte, sur un chemin pierreux où elle joue, tête baissée et tournant autour des adultes indifférents.

Pensant ne pas être entendue, la mère évoque la naissance et la mort de la fille aînée, ajoutant au fil de la conversation que la première était plus « gentille ». Une comparaison malséante et si maladroite qui n’aurait jamais dû être formulée…

Une phrase pour parler et se donner de l’importance face à plus « grand » que soi.

La figure sororale se dessine dès lors à partir des bribes de paroles entendues dans l’enfance, les morceaux d’un portrait fictif qui envahit l’espace de la conscience.

La mise en scène par Cécile Backès, metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune – centre dramatique national des Hauts-de-France – de L’Autre Fille est des plus délicates et attentives. Une sorte de préambule soigné à la création en 2018 de Mémoire de fille de la même auteure Annie Ernaux à la Comédie de Béthune.

La comédienne Cécile Gérard qui incarne la narratrice – petite fille et adulte – évolue selon le cheminement du récit, entre souvenirs sonores précis et propos plus flous, des rappels de chansons entendues, ainsi « Gentil coquelicot, Mesdames ».

Les bruits du monde comblent le silence de l’absence, chants d’oiseaux, comptines ; la comédienne ouvre un tiroir et en sort de la ferraille clinquante et sonore – couteaux et cuillères, objets en métal, boîte résonnant d’un fouillis inexprimable – le temps passe et mêle les objets ensemble alors qu’ils suivent une chronologie stricte.

La scénographie de Raymond Sarti propose un espace de tables de bois avec tiroir et chaises presque enfantines, l’« open space » du café-épicerie normand des parents, à moins que ce ne soit une salle de classe d’école élémentaire.

Cécile Gérard va et vient dans les allées étroites, soulevant telle chaise, ouvrant tel tiroir, installant une table plus grande debout, à la façon d’un cercueil qu’on élèverait.

Elle y dépose peu à peu petits objets ou ustensiles quotidiens, une chaise pour la sculpture et un tissu de drap blanc sur lequel l’interprète a peint une tête de fillette.

L’ensemble pourrait évoquer un cheval de Troie féminin qui conserverait en son sein souvenirs et couches visuelles, sonores, olfactives et tactiles d’un passé révolu – un piège et un trésor dont l’être ne se départit jamais. Auparavant, avant que la représentation ne commence, la comédienne enroule le fil d’une pelote de ficelle, une déesse fileuse et patiente, une Pénélope née qui tisse sa toile intime essentielle.

On ne sait ce qu’elle s’apprête à dire et à sortir de ses coffres privés : dans le silence lourd que vient entamer un bruit sonore, est perçu l’esthétisme de l’instant qu’alimentent l’attente, le suspens, l’angoisse ou l’apaisement chargé d’émotivité.

En même temps, remontent à la mémoire de celle qui restitue une présence qui n’a été qu’absence, des détails précis et concrets : des photographies anciennes en noir et blanc sur lesquelles est peu visible la petite disparue ; le livret de famille aussi, que l’adulte récupère à la mort des siens et qui porte, inscrites, les dates de naissance et de mort de Ginette, l’enfant jamais nommée ; un cartable encore qui a toujours été posé là, à attendre le jour de la première rentrée scolaire, que la fillette a faussement cru lui être destiné et qui n’était qu’à cette autre, en attente infinie.

Une tombe encore à fleurir en vitesse à La Toussaint, furtivement, dans les mots tus.

Dans le cadre de sa collection « Les Affranchis », l’éditeur qui a fait commande à l’auteure d’une lettre, affirme dans sa présentation que quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue, comme si on s’offrait un point final, comme si on s’affranchissait d’une vieille histoire.

Annie Ernaux s’adresse au lecteur comme à elle-même dans la traque de son passé.

La sœur qui vient après la défunte n’a pu que ressentir d’autant plus ce manque. Les parents saisis de douleur n’ont pas consenti à véhiculer l’image mortifère de la sœur enfantine qui aurait pu blesser l’autre vie en bouton, future jeune fille en fleur.

Stratégie de vie, prudence, discrétion, une façon de protéger les sentiments éprouvés, que la parole aurait dilapidés. Le refus de parler est une protection élémentaire face au « mal », pour ne pas éveiller l’attention et se protéger du danger.

Restent la dissimulation, la garde d’un secret, d’une connaissance réservée aux confidents. La seconde fille a éprouvé intimement ce refus de la confidence.

Cécile Backès, en tant que directrice de la Comédie de Béthune – centre dramatique national des Hauts-de-France -, a imaginé la création de L’Autre fille dans une ville du territoire béthunois- Lillers, dans la salle du Palace, mais encore dans d’autres communes du territoire – salles de spectacle et salles des fêtes – à Auchel, Saint-Venant, Gonnehem, Auchy-Les-Mines, Divion, Abbaye de Belval, Bruay-La-Buissière, Richebourg, Witternesse, Festubert, Marles-Les-Mines et Béthune.

Ces communes ne sont pas tout à fait rurales mais plutôt péri-urbaines dans lesquelles l’idée de « quartiers » ou de banlieue dite « dure » n’affleure pas.

Ces zones d’habitation rurales et artisanales n’en restent pas moins délaissées.

Le processus de création a été pensé pour être partagé avec les habitants au travers de plusieurs actions au théâtre de la Comédie et dans les communes partenaires. Le rôle du spectateur est ainsi redéfini pour susciter sa créativité et créer collectivement.

Spectateurs en répétition, chorales pour la création sonore, ateliers d’écriture animés par Amandine Dhée autour du thème « La lettre que vous n’avez jamais écrite », soirées conviviales et de lectures musicales – lectures d’Annie Ernaux et autres.

Le challenge artistique et culturel s’adapte aux contraintes des lieux afin que se déploie au mieux la qualité particulière de ce théâtre de proximité.

Pour l’actrice, le parcours du spectacle devient une expérience performative – déplacements, allers et retours au milieu des spectateurs, retraçant physiquement sur l’espace central du plateau les étapes fictives du chemin de mémoire.

L’absence liée à l’imaginaire et à l’angoisse déploie une présence en creux, d’autant plus intense et ineffable, la sensation tenace d’une vie interrompue. L’autre fille, qu’on ne s’y trompe pas, c’est encore celle qui écrit et cherche toujours et encore.

Auteure et interprète, metteure en scène et spectateurs, nul ne peut échapper aux accidents ni aux aléas de la vie d’une époque donnée, ne serait-ce que pour la petite malade, ce temps lointain où le vaccin antidiphtérique n’était pas encore obligatoire.

Véronique Hotte

Comédie de Béthune – centre dramatique national des Hauts de France, spectacle en tournée, du 16 novembre 2017 au 23 février 2018. Tél : 03 21 63 29 19

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