Lenz, texte de Georg Büchner, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt (Editions Vagabonde, 2009), mise en scène de Jacques Osinski

Crédit Photo : Yann Chapotel

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Lenz, texte de Georg Büchner, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt (Editions Vagabonde, 2009), mise en scène de Jacques Osinski

La nouvelle Lenz (1835) est le récit de l’errance du poète allemand – titre éponyme – dans les vallées vosgiennes, évoquant la marche vers la folie de ce dramaturge et malheureux poète devenu fou, un contemporain du jeune Gœthe – un double.

Représentant du courant littéraire allemand préromantique, et souffrant de troubles psychiques récurrents, Lenz séjourne chez le pasteur Oberlin, dès 1777. A partir du journal du pasteur Oberlin, des témoignages et de la correspondance de Lenz, Büchner écrit un récit libre et fictionnel, proche des enjeux esthétiques de son héros voué à un destin tragique, entre variation des points de vue pour un texte inachevé.

Le metteur en scène Jacques Osinski s’est emparé de ce texte-abîme, à la fois l’abîme d’un paysage avec ses chaos et l’abîme insaisissable d’un moi intérieur.

Le comédien Johan Leysen interprète Lenz – acteur et narrateur –, livrant au spectateur les soubresauts de son âme, perdu dans les vertiges d’une nature hivernale somptueuse, perspectives enneigées, cimes montagneuses, pics rocheux.

Promenades, balades, errances choisies et assumées, il éprouve une disposition à se perdre loin de la société dans une nature qui engouffre l’être en ses profondeurs :

« Un matin il sortit, de la neige était tombée pendant la nuit, dans la vallée la lumière d’un soleil éclatant, mais plus loin le paysage à moitié dans le brouillard. Il s’écarta vite du chemin et monta sur une légère hauteur, plus de traces de pas, il se dirigeait vers la lisière d’un bois de sapins, le soleil découpait des cristaux, la neige était légère, floconneuse… » Traces de gibier, oiseau qui volète, arc-en-ciel, la nature et ses détails vivants, exactement perçus, touche le promeneur au plus vif de son être.

Sur les murs disposés en coin, derrière le comédien, sont projetées les images d’une nature majestueuse, filmées par le vidéaste Yann Chapotel, une nature qui reflète le trouble intérieur de Lenz, soumise aux distorsions de sa perception qui l’écarte de lui-même. L’acteur semble se tenir au bord du gouffre tandis que les images défilent à leur rythme propre – lenteur sereine et mystérieuse ou bien accélération soudaine.

Découverte au détour d’un chemin d’une église villageoise perchée au plus haut d’un pic, et contemplation radieuse de jeunes filles vêtues de sombre, un missel et un petit mouchoir blanc à la main, se frayant un passage sur les chemins escarpés.

En 1835, Büchner veut en finir avec l’idéalisme, affirmant, tel le héros : « Les poètes dont on prétend qu’ils rendent la réalité sont loin de la comprendre ; cependant ils sont encore plus supportables que ceux qui s’attachent à la transfigurer. » Shakespeare, les chants populaires et Gœthe sont les rares créateurs cités.

Lenz est poussé à l’athéisme, face au constat d’impuissance divine devant les souffrances humaines, de la même manière que s’est imposée à Büchner, collaborateur du Messager hessois à Darmstadt, l’impuissance politique – absence d’insurrection paysanne et obligation pour le dissident politique de fuir à Strasbourg.

Les temps modernes fraient désormais avec le matérialisme – vertus et travers. Mais, à vouloir frayer avec le réalisme, Lenz reste un croyant paradoxal sans Dieu, un athée fervent qui rencontre l’ennui – sentiment qui envahit l’œuvre de Büchner :

 » La plupart des hommes prient par ennui, aiment par ennui, par ennui les uns sont vertueux, d’autres vicieux, moi je ne suis rien, je n’ai même pas envie de mettre fin à mes jours : c’est trop ennuyeux. »

Lenz rejette le pathos, tel Büchner de culture religieuse, philosophique et littéraire.

Empêché d’assouvir ses tendances suicidaires, enchaîné le long du chemin qui le mène à Strasbourg, le soir sous l’or de la lune contemplée, il arrive à destination, un matin pluvieux. Il semble calme, se conduit normalement mais ressent un grand vide.

Représentant de la vitalité de l’instinct, de l’isolement onirique, du souci du peuple – indifférence, révolte et ennui -, ce Lenz décrit avec une précision clinique le sentiment immense de la perte existentielle.

Véronique Hotte

Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national, 7 avenue Pablo Picasso -92200, du 23 novembre au 3 décembre, mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 20h, samedi à 18h et dimanche à 16h. Tél : 01 46 14 70 00

Comédie de Reims, Centre dramatique national, du 17 au 27 janvier 2018.

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