Estivales 2017 au Théâtre du Peuple de Bussang (Vosges)

Estivales 2017 au Théâtre du Peuple de Bussang

La direction par Vincent Goethals du Théâtre du Peuple de Bussang (2012-2017), reprise prochainement par Simon Delétang, s’achève le mieux du monde sur la présentation façon oxymore d’un vaudeville, La Dame de chez Maxim de Feydeau (1862-1921), revisité par les compositions de Jacques Offenbach (1819-1880) et les incursions amusées de figures du théâtre de Feydeau par le metteur en scène.

Ainsi, un classique vaudevillesque d’un côté, et de l’autre, une pièce contemporaine En dessous de vos corps, je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas du Québécois Steve Gagnon, un huis-clos d’effroi et de terreur inspiré de Britannicus.

Le public fidèle au rendez-vous de Bussang ne boude pas son plaisir, il en redemande.

Crédit photo : Eric Legrand

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La Dame de chez Maxim… ou presque !, Feydeau/Offenbach, adaptation de Marie-Claire        Utz et Vincent Goethals, mise en scène de Vincent Goethals, direction musicale de Gabriel Mattei

D’un côté encore, la dimension grotesque et loufoque, triviale et ludique, d’une situation de folie, soit la suite farcesque d’une nuit de beuverie au cours de laquelle le docteur Petypon, bourgeois caricatural, a ramené dans son lit sous le toit conjugal la Môme Crevette, danseuse au Moulin Rouge – facéties et galipettes garanties.

La fête est assurée dans l’absurdité inconsidérée des comportements et des réactions, entre situations de stress insensé et sensibilité exacerbée, démesure et perte des repères pour le mari infidèle dont les assises traditionnelles – l’hypocrisie des existences et les mensonges obligés qui en dépendent – s’effritent et trahissent.

Coups de colère et de théâtre, quiproquos et miroirs aux alouettes, le public assiste émerveillé au jeu plutôt lourd des hommes pesants dès que la sexualité s’en mêle, bafouant les identités sociales – notabilité, responsabilité, liens amicaux ou familiaux. Un soi égoïste s’impose, qu’il faut sauver, sortir de l‘ornière, des travers et embarras.

Frédéric Cherboeuf dans le rôle de Petypon – se tire incroyablement bien de sa très mauvaise affaire en cours, certes après bien des péripéties et des rebondissements ; il saute par-dessus les chaises, se cache sous les sofas, s’alarme et vocifère, tenant de main de maître tous les liens qui font avancer les chevaux emballés de la voiture de poste. A ses côtés, Valérie Dablemont est une Môme Crevette nature, provocatrice, sensuelle, malicieuse, rieuse, décomplexée et « libérée » au possible.

Une enfant dévergondée qui prend plaisir à se moquer de tous ces mâles maladroits.

Certains ne se renient pas et assument l’insulte, comme le Général, oncle de Petypon, caricature militaire, qu’interprète avec beaucoup de gouaille Marc Schapira.

L’épouse de Petypon que tous répudient, que l’on couvre de sarcasmes, est portée par Mélanie Moussay – sourire serein et constance affable – et rien ne vient la bousculer. La cantatrice radieuse assure le travail vocal de tous les interprètes pour les airs et les chansons d’Offenbach, en compagnie des joueurs de violoncelle, accordéon, contrebasse, violon, flûte et contrebasse que dirige Gabriel Mattei en abbé taquin et aux airs nigauds de Fernandel.

La scénographie fait la part belle au travail de groupe – ensemble et chœur -, les comédiens amateurs se déploient sur la scène pour évoquer un mariage grotesque en Touraine, vêtus d’atours bourgeois dignes de la société de province désuète du XIX é siècle, entre coupes de champagne, serviteurs raides, militaires et civils masculins peu dégrossis et dames de la société en mal à la fois d’amour et de Paris.

La scène flaubertienne vaut le coup d’œil, d’autant que le panorama de la forêt de Bussang et de son hêtre centenaire s’ouvre largement au spectateur ravi, qui voit ainsi se décupler en une belle mise en abyme le fronton du Théâtre historique de Bussang, un vertige du regard qui relie le roman à la nature dans un rire moqueur.

Crédit photo : Jean-Jacques Utz endessous19.JPG

 En dessous de vos corps, je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas, texte de Steve Gagnon et mise en scène de Vincent Goethals

Quant à En dessous de vos corps, je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas de Steve Gagnon, la mise en scène de Vincent Goethals choisit l’épure de la modernité via la chorégraphie de Louise Hakim. Des panneaux transparents montent ou bien descendent, s’ouvrent ou bien se ferment, alors que l’on distingue à peine en théâtre d’ombre la figure du guitariste Bernard Vallery qui joue live et assure l’environnement sonore – ambiance poignante et angoisse presque palpable.

Des lits au design blanc, parallèles, dont la configuration varie, baignoire ou bien table, meublent le plateau nu animé par les lumières subtiles de Philippe Catalano.

Les personnages de ce huis-clos sulfureux, tous à la fois victimes et bourreaux pour une histoire tragique de famille, sont incarnés avec vérité par Sébastien Amblard, Violette Chauveau, Lyndsay Ginepri, Aurélien Labruyère et Marion Lambert.

L’histoire n’est pas tant celle du Britannicus de Racine que celle de la famille traditionnelle dans laquelle deux frères s’aiment et se jalousent de tout temps jusqu’au jour où l’un éprouve un désir forcené et infernal pour la femme de l’autre.

La mère évidemment n’est pas pour rien dans cette rivalité entre les deux frères qu’elle voudrait posséder toute seule et qui lui échapperont enfin en la détruisant.

Tension, sentiment d’oppression et d’impossibilité de fuite ou de dénouement heureux, la scène délivre une pesanteur émotionnelle qui envahit scène et salle.

Comment échapper à l’inéluctable et à l’irréparable des conflits qui ne se dominent pas pour cause d’immaturité, d’absence de raisonnement et de laisser-aller de soi ?

Un moment de théâtre âcre tenu par la belle tension des objets obscurs du désir.

 Crédit photo : Jean-Jacques Utz

Petit bisou┬®JJ Utz_Choix 3.JPG 

Petit Bisou, un spectacle de Arnault Mougenot, est écrit à partir des témoignages de ceux qui font le spectacle vivant – régisseurs, éclairagistes, costumières, responsables de la billetterie, de la production, maquilleuses …

Un radeau, petit plateau de lattes de bois est hissé et les spectateurs assistent à hauteur du regard, aux allées et venues des protagonistes, techniciens et autres.

Des silhouettes improbables apparaissent et disparaissent, depuis le dessous de leur radeau de survie ou de derrière, incarnant bon nombre de figures de la profession.

Coups de fil avec « petit bisou », chuchotements, discours de panique ou de stress, le public se fait le réceptacle des angoisses des techniciens et personnels de théâtre – doutes, rumeurs, médisances, souffrances et harcèlements.

Tous se plaignent mais ne s’en sentent pas moins des êtres les plus heureux de la terre à travailler au service du théâtre, au plus près de la création et des artistes, construisant collectivement et pas à pas l’œuvre humaine et artistique à venir.

Les comédiennes Valérie Dablemont et Solo Gomez s’amusent de ce jeu de théâtre dans le théâtre, l’une plus inquiète et fébrile et l’autre plus paisible et ironique, changeant de costumes et de coiffures, mimant tel partenaire ou tel autre, incarnant la fatigue ou la colère, mais retournant travailler en dépit de tout, dans ce beau sérail.

Un spectacle sincère qui joue malicieusement avec les codes du théâtre.

Véronique Hotte

Estivales 2017 au Théâtre du Peuple de Bussang, du 14 juillet au 27 août.

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