Le sec et l’humide de Jonathan Littell, mise en scène de Guy Cassiers

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Le sec et l’humide de Jonathan Littell, mise en scène de Guy Cassiers

 Après avoir créé scéniquement Les Bienveillantes (2016) d’après le roman éponyme de Jonathan Littell, qui met à mal la malveillance existentielle, le metteur en scène engagé Guy Cassiers de la compagnie Toneelhuis d’Anvers poursuit sa quête de sens en revenant sur Le sec et l’humide, texte du même auteur franco-américain.

Sont analysés dans cet écrit initial le langage et les métaphores des écrits fascistes, dont La Campagne de Russie 1941-1945 du Belge Léon Degrelle.

D’un côté, la volonté ordonnée, sèche et nette des Allemands et des sympathisants de la cause nazie, et de l’autre, la présence débraillée, désordonnée, poisseuse, vaseuse et humide du monde russe qui peut contaminer ses adversaires allemands.

La mise en scène de théâtre est appréhendée comme une lecture académique par le comédien Filip Jordens, dont la voix déraille et quitte ses repères progressivement, se confondant peu à peu et étrangement avec celle de l’inquiétant Degrelle.

L’IRCAM – l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique – a proposé à Guy Cassiers la possibilité d’effectuer des expériences sur le son et la voix.

Grâce à des enregistrements sonores historiques conservés dans des archives, le spectacle suit le fil de l’épopée de Léon Degrelle en campagne en Russie et le récit de sa fuite vers l’Espagne par l’« historien » conférencier initialement objectif.

Or, peu à peu et irréversiblement, la frontière entre le narrateur et son sujet disparaît.

A mesure qu’il avance dans son exposé, l’identification du chercheur à Léon Degrelle va grandissant, dans une confusion croissante entre l’Histoire et le présent : le narrateur se met finalement lui-même en scène, en devenant l’objet de son récit.

D’un côté, la verticalité fière de l’idéologie fasciste et de l’autre, la boue communiste.

Le travail sur la langue et sur la voix, à travers les outils d’exploration développés par l’IRCAM, se révèle une aventure extraordinaire dans l’espace acoustique : pouvoir restaurer la voix d’un personnage, à partir d’échantillons originaux, recréer le vivant.

A elle seule, la langue peut façonner une vision fasciste du monde, réalité et identité.

En même temps, se déconstruit sous nos yeux la relation naturelle entre un corps et une voix : on ne distingue plus le conférencier objectif de Léon Degrelle car l’historien se laisse absorber sans retour par son sujet jusqu’à l’identification.

Le jeu des ambiguïtés et des identifications involontaires bat son plein sur le plateau.

Les photos et images d’archives – nettes et cadrées – laissent place à des portraits indistincts de nos « deux intervenants » – confusions et amollissement des formes « coulées » à la Francis Bacon, déformation, transformation, disparition, fuite.

Le vidéoprojecteur comme le son travaillent de concert à une belle déconstruction.

Filip Jordens s’amuse à se faufiler entre les voix et les identités physiques.

Le spectacle rigoureux ouvre l’imaginaire, il danse entre musique, voix et corps, donnant à voir et à entendre les glissements politiques et les pertes dangereuses d’identité desquelles nul ne sort absolument indemne, hier comme aujourd’hui.

Véronique Hotte

Festival IN, L’Autre Scène du Grand Avignon – Védène, les 9, 11 juillet à 15h et les 10 et 12 juillet à 15h et 18h.

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