Cap au pire de Samuel Beckett, traduction Edith Fournier (Editions de Minuit) mise en scène de Jacques Osinski

Crédit Photo : iFou pour le Pôle Media

Cap au pire - TDH - (c) iFou-02

Cap au pire de Samuel Beckett, traduction Edith Fournier (Editions de Minuit) mise en scène de Jacques Osinski

Cap au pire, en anglais Worstward Ho, étrange titre dont l’origine est un roman de Kingsley paru en 1927 et intitulé Westward Ho ( Cap à l’Ouest), titre que Beckett détourne. Le texte paraît en 1983, Beckett a soixante-seize ans. Il l’a écrit en anglais et ne s’est pas traduit lui-même, il en a laissé le soin à sa traductrice, Edith Fournier.

« Encore. Dire encore ? Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore…  Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins… Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger…»

Vivre, exister, en pleine conscience de soi ou en toute connaissance de cause, savoir que l’on est ici et là au monde et à soi, sans pouvoir s’échapper de ces responsabilités. Une vie est à la fois de contrainte d’un côté, et de liberté de l’autre : être là et fort de soi.

Pourtant, vouloir s’en aller, tout quitter pour partir hors du monde et fuir une intériorité encombrante, en même temps ne cesser de se relever, tenir debout et redresser la tête.

Des images enfouies ressurgissent malgré soi : la marche tranquille d’un vieil homme et d’un enfant se tenant par la main que l’on voit de dos, une vieille femme au dos courbé, un tronc enfin… Des bribes de souvenirs, des images parentales passées, la mort, qui font partie de soi, au plus intime et enfoui qui jamais ne pourra s’effacer ni disparaître.

Être enfin tributaire de la vie, lui reconnaître son pouvoir, ses capacités, ses probabilités.

Tel est l’espoir des mots que porte l’écriture irréversible et absolue de Samuel Beckett : « Comme parfois ils sonnent presque vrai ! Comme l’ineptie leur fait défaut ! Dire la nuit est jeune hélas et prendre courage. Ou mieux plus mal dire une nuit de veille encore hélas à venir. Un reste de dernière veille à venir. Et prendre courage ».

La tentation du silence guette Beckett, souligne le metteur en scène Jacques Osinski. Mais Cap au pire est une déclaration d’amour à l’écriture, une déclaration d’amour aux mots, même s’ils « assombrissent et enténèbrent », comme le notait Thomas Bernhard dans son discours de réception du prix Georges Büchner. Faire confiance au verbe comme à la lumière du jour et aux illuminations de la nuit, respirer et ressentir ce souffle.

Les mots restent, et ce qu’il faudrait retenir de Cap au pire, ce serait l’encore des mots plutôt que la fin des mots – leur « courage », ténacité loyale et belle capacité de refuge et d’envol. C’est aussi le courage pour l’être existentiel de croire encore aux mots. Et même si Cap au pire est un voyage aux portes du néant, il est une lumière qui tremble.

En 1996, le comédien Denis Lavant interprétait déjà La Faim de Knut Hamsun au Théâtre de la Cité Internationale, sous la direction d’acteur de Jacques Osinski.

Plus de vingt ans plus tard, avec entre temps des retrouvailles sur Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg, l’acteur et le metteur en scène se trouvent encore.

 

Un beau compagnonnage. L’excellent – mystère et fulgurance – Denis Lavant s’approprie les mots de Beckett avec acuité et profondeur, assurance et témérité.

Mise sobre, pantalon noir et col roulé, le comédien vigilant épouse une concentration admirable : tenue debout, pieds nus sur un petit rectangle de lumière, tête baissée et yeux fermés, il dit les mots irremplaçables, les mots qui font sens et qui font mouche.

Le spectateur apprécie cette visite dans la maison beckettienne, goûtant à recevoir les sonorités et les tonalités de l’art de dire d’un interprète lui-même littéraire et philosophe.

Mots dits, répétitions, récurrences, obsessions et obstinations, suivis de silences et de répits : l’interprète recharge les batteries sensibles d’un raisonnement existentiel vécu.

Un éloge du temps présent qui passe toujours par l’écriture et le théâtre scénique.

Véronique Hotte

 Festival Off Avignon 2017, Théâtre des Halles à Avignon, salle Chapitre, du 6 au 29 juillet, à 22h, relâche les 10, 17 et 24 Juillet.

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