Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser, traduction de l’allemand Huguette et René Radrizzani (Editions Fourbis, 1997), mise en scène de Thomas Jolly

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser, traduction de l’allemand Huguette et René Radrizzani (Editions Fourbis, 1997), mise en scène de Thomas Jolly

« Le Radeau de la Méduse », fameux tableau romantique de Géricault (1819), représente les naufragés de la frégate la Méduse sur un radeau, assemblage flottant de pièces de bois, plate-forme de survie pour des personnes en situation précaire.

Georg Kaiser (1878-1945), dramaturge de l’entre-deux-guerres, qui fuit l’Allemagne nazie, écrit Le Radeau de la Méduse (1942), interrogeant une société cruelle en quête de bouc-émissaire à travers prétextes religieux approximatifs ou superstitieux.

En 1942, des enfants anglais, âgés de neuf à douze ans, se retrouvent isolés en pleine mer sur un canot, après avoir fui les bombardements de Londres d’abord, puis de leur navire. Solidaires, ils se répartissent les tâches et la nourriture sur le canot.

Mais la découverte de leur nombre, treize – dont six filles et six garçons auxquels s’adjoint un petit garçon roux et silencieux, P’tit Renard, blotti dans une trappe – effraie la communauté enfantine, le chiffre étant maléfique depuis la Cène.

Le garçonnet inoffensif est la victime ultime du traître marqué par le signe du Mal.

Sur le canot, le groupe obéit à l’autorité d’un couple de figures rayonnantes : Allan, protecteur de l’enfant, qui refuse l’hypocrisie et la cruauté du monde, et Ann, prise de peur, qui impose son ascendant sur les autres en condamnant P’tit Renard à mort.

Les bourreaux se justifient en se prétendant eux-mêmes victimes d’un mauvais sort.

Beauté et horreur fascinantes, l’enfant est Méduse : l’Autre rejeté. A moins que les monstres et les coupables ne soient les passagers décideurs du sort de l’enfant – miroir de la violence du groupe qui applique à un individu la marque diabolique –, à moins que ce ne soit les lieux terrifiants marins, les confins nocturnes du monde.

Thomas Jolly s’est saisi de la parabole pour la jeter avec brio sur la scène, avec le Groupe 42 – élèves régisseurs, scénographes, acteurs et metteurs en scène – de l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg où le metteur en scène est artiste associé.

Sept tableaux se suivent dans l’effroi obscur, sept journées avant le sauvetage.

Les passagers du canot – à la fois enfants et adultes – jouent le huis-clos imposé tandis que la Nature maritime joue sa partition, entre tempêtes, orages et rafales.

Et le canot semble glisser sur le plateau, et les rames parfois en action ajoutent de l’ampleur à l’image marine perdue dans l’immensité brumeuse de la nuit océane.

Sur le lointain, se dessinent des nuages blancs au-dessus de l’agitation des eaux :

« La tempête allait commencer ses attaques, et déjà le ciel s’obscurcissait, en devenant d’un noir presque aussi hideux que le cœur de l’homme. »

(Lautréamont, Les Chants de Maldoror).

Les âmes des corps en alerte sous la terreur et la menace de l’engloutissement par les eaux, se lèvent elles aussi, soufflent furieusement, se déchaînent et font rage, sous la protection aléatoire de la flamme de lampes-tempêtes en guise de servantes.

Le tableau scénique fascinant de ce Radeau de la Méduse fait évidemment référence à la condition présente des populations actuelles déplacées pour raisons politiques de guerre, économiques de famine, pseudo-religieuses de morale privée.

La communauté des enfants, chœur de prisonniers malgré eux dans le canot, porte les signes extérieurs et sombres d’un expressionnisme éloquent – les mouvements d’ensemble semblent suivre la houle marine, montant et descendant les vagues.

La scène du mariage est somptueuse, tendue de passion dans l’urgence et la survie.

Violence de l’inconnu, connaissance amère de ce que l’on quitte et avenir inconnu, la représentation de Thomas Jolly fait résonner, sous la bande originale composée par Clément Mirguet, les questions âcres de notre temps, sous les fumigènes de brume, l’éblouissement des phares d’un hélico tapageur et les chants de beaux comédiens.

Esthétique formelle, beauté artisanale des images et lame de fond d’une morale.

Véronique Hotte

Ateliers Berthier – Odéon-Théâtre de l’Europe, du 15 au 30 juin. Tél : 01 44 85 40 40

 

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