Jan Karski (Mon nom est une fiction), d’après le roman de Yannick Haenel, mise en scène et adaptation de Arthur Nauzyciel

Crédit photo : Frédéric Nauczyciel

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Jan Karski (Mon nom est une fiction), d’après le roman de Yannick Haenel, mise en scène et adaptation de Arthur Nauzyciel

 L’objet de réflexion, c’est le terrifiant secret que Jan Karski s’est employé à révéler pendant des années à un monde resté sourd à la révélation du meurtre de six millions de Juifs, ce qui aurait pu être empêché si les Alliés avaient réagi à temps :

« Je suis un Juif chrétien. Un catholique pratiquant… je professe que l’humanité a commis un second péché originel, sur ordre ou par négligence, par ignorance auto-imposée ou insensibilité, par égoïsme ou par hypocrisie, ou encore par froid calcul.

Ce péché hantera l’humanité jusqu’à la fin du monde. Ce péché me hante… »

Employé au ministère polonais des Affaires étrangères, Jan Karski est fait prisonnier dès 1939 par les Soviétiques puis remis aux Allemands, avant de s’échapper pour rejoindre la Résistance à Varsovie. Dès 1940, il travaille avec le gouvernement polonais en exil à Angers. Arrêté par la Gestapo, évadé par la Résistance, il entre au bureau de la propagande et de l’information de la « force armée de l’intérieur ».

Dans le cadre de sa collecte d’informations sur les camps allemands, il pénètre à deux reprises dans le ghetto de Varsovie ainsi que dans un camp d’extermination.

Il ne cessera de dénoncer, à travers son expérience de témoin, le génocide des Juifs commis par les nazis dont rend compte son livre The Story of a Secret State (1948), récit circonstancié de scènes effroyables et odieuses, irrecevables à la raison.

« Ce qui me parle dans la nuit blanche, et qui certains jours s’exprime en cours, c’est exactement ça », l’histoire mondiale de nos âmes », dit Karski à la manière de Kafka. L’enseignement aux Etats-Unis où le Résistant réside pour n’avoir pu rejoindre la Pologne, le contact avec les étudiants, extraient Jan Karski de l’isolement – torpeur et silence – pour passer à l’énergie retrouvée d’une pensée éloquente qui se construit.

Cessant de de ressasser son histoire, pris en étau entre les bourreaux et les victimes – et il se considère lui-même comme victime -, il considère ce désastre personnel comme une expérience plus générale du crime perpétré au XX é siècle :

« Au fond, j’avais fait l’expérience de la fin de ce qu’on appelle l’«humanité ».

Non plus un crime commis contre l’humanité mais plutôt commis par l’humanité.

Comment faire le récit de la découverte de l’horreur et de sa non-reconnaissance ?

Le roman de Yannick Haenel, clair et explicite, révèle la sensibilité du Résistant heurtée et mise cruellement à mal, entre contrôle, distance et dignité.

Le héros malgré lui estime être mort à lui-même et au monde après avoir pénétré le camp d’extermination, déguisé en soldat portant un uniforme ukrainien prêté.

Le metteur en scène Arthur Nauzyciiel, directeur du Théâtre national de Bretagne- Rennes, a créé avec une force tranquille Jan Karski en 2011 au Festival d’Avignon.

Revoir le spectacle en 2017 ne retire rien à la grâce paradoxale de la représentation.

Dans un premier temps, Arthur Nauzyciel, calme et paisible, incarne le narrateur – via l’écriture de Yannick Haenel –, racontant la personnalité et les projets entravés d’un messager malheureux qui n’a jamais pu mener à bien sa mission. Celui-ci refuse d’abord de parler dans Shoah de Lanzmann, trop ému, puis il se ressaisit.

Les années 39/45 correspondent à l’époque des claquettes et du music-hall : le narrateur enfile ses chaussons de fer et danse à la Fred Astaire, un moment aéré.

Le second temps donne à voir sur un large écran le plan du ghetto de Varsovie, démesurément grossi et tremblant, longeant telle rue, suivant les traits significatifs d’un enfermement effectif quand le regard semble tourner en rond dans l’enfer d’hier.

La voix de Marthe Keller fait le récit des deux entrées dans le ghetto du Polonais et de son guide juif du Bund qui lui donne à voir ce qui n’aurait jamais dû être : des êtres entre la vie et la mort, étrangement ni vivants ni morts – une autre espèce.

Dans un troisième temps, l’écran immense se relève et apparaît, sur le plateau de scène, un hall d’opéra des années 1950 avec ses lustres un peu défraîchis et usés.

Laurent Poitrenaux, un spectateur qui s’est isolé du spectacle de théâtre lyrique dont on entend par vagues sonores la musique, incarne avec tact l’homme blessé, silhouette longue dégingandée, un peu courbée ou cassée, à la fois fragile et résistante, toujours cherchant à expliquer et à comprendre l’incompréhensible.

Une mort à soi – dans la nuit noire sous un arbre de forêt – tandis que le témoin de l’horreur s’éveille encore à la vue d’une minuscule lumière orangée, symbole de vie.

La danseuse Manon Greiner – métaphore de Paula, l’épouse juive de Jan Karski – conclut le spectacle par des figures librement chorégraphiées, une poupée gracieuse qui semble se désarticuler et se cabrer, accroupie avant de se relever pour exister.

Un beau spectacle grave et saisissant qui oblige à ne jamais oublier.

Véronique Hotte

Théâtre national de la Colline, du 8 au 18 juin 2017. Tél : 01 44 62 52 52

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