« Art » de Yasmina Reza, mise en scène de tg STAN et de Dood Paard

Crédit photo : Sanne Pepper

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« Art » de Yasmina Reza, mise en scène de tg STAN et de Dood Paard

 Qu’est-ce que l’Art ?

Un vrai sujet de dissertation philosophique dans l’air du temps des futurs bacheliers.

Depuis le XIX é siècle, l’art est perçu comme une transposition, une élaboration, une traduction de la nature sensible, des sentiments et des émotions humaines.

Ainsi, pour Oscar Wilde, tout ce que l’Art montre, « c’est notre âme, le seul monde dont nous ayons vraiment connaissance et conscience. Et l’âme elle-même, l’âme de chacun d’entre nous, est pour chacun d’entre nous un mystère. Elle se cache dans l’ombre et le songe, et notre conscience ne peut nous décrire son travail…              

C’est l’Art, et l’Art seul, qui nous révèle à nous-mêmes. » (Le Portrait de Mr W. H.)

Le déchiffrage, la consommation culturelle des œuvres va, erre et chemine de la sensation – perception et lecture – jusqu’au décodage, à travers les discours des historiens de l’art et les bavardages contemporains les plus gratuits et approximatifs.

D’où le sujet de la pièce célébrissime, « Art » avec des guillemets, de Yasmina Reza.

Marc et Yvan sont amis depuis quinze ans. Serge a acquis un tableau entièrement blanc pour 60 000 euros. Marc trouve l’achat de cette « merde blanche » totalement absurde, et remet en cause le jugement esthétique de Serge qu’il accuse de snobisme, se voyant reprocher en retour son manque de curiosité et son cynisme. Yvan, jouant le médiateur malhabile, est accusé de complaisance et de lâcheté.

Que Serge, l’un des trois amis, se pique soudainement d’art n’est pas la question, mais déstabilise les repères suffisants de Marc, tandis qu’Yvan ne voit pas à mal.

 » .Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l’Art d’aujourd’hui… La loi du nouveau. La loi de la surprise … La surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge. »

La liberté de s’approprier l’objet à un prix excessif blesse finalement celui qui se sent tout à coup exclu : « Toi, tu t’es découvert une autre famille. Ta nature idolâtre a trouvé d’autres objets. L’Artiste !… La Déconstruction !… »

Le titre « Art » fait allusion à la façon de vivre entre proches – un art de vivre improbable ou aléatoire, fait de pièges et de heurts, de quiproquos et d’erreurs. Une création perpétuelle de conflits et de tensions, de mises à mal et anéantissements.

Des relations manipulées de pouvoir entre acquiescement et condescendance.

Avis tranchés et certitudes radicales qui désobligent l’autre puisque soi seul compte.

Marc regrette de n’avoir pu s’exprimer en gardant son calme, ne serait-ce que se parler normalement et échanger convenablement des mots « dépassionnés ».

Yvan fond en larmes :  » Ne me dis pas calme-toi !… Calme-toi est la pire chose qu’on peut dire à quelqu’un qui a perdu son calme ! Je ne suis pas comme vous, je ne veux pas avoir d’autorité, je ne veux pas être une référence, je ne veux pas exister par moi-même, je veux être votre ami Yvan le farfadet ! Yvan le farfadet. »

Le verbe théâtral de Yasmina Reza fait mouche à chaque fois sur la scène : carambolages des paroles égarées et ciblées maladroitement, qui en se croisant font mal, claquent et explosent pour renaître ailleurs, infiniment répétitives et lancinantes :

« Je vous fous la soirée en l’air ? ! Moi, je vous fous la soirée en l’air ? ! « , crie Yvan.

La tempête intérieure se libère des rets de la convention et de la bienséance, elle bat son plein sur le plateau de scène : réparties, répliques, silences et tintamarre des mots. Les comédiens de la collaboration flamande et néerlandaise entre tg STAN et Dood Paard s’en donnent à cœur joie en incarnant « Art » de Yasmina Reza.

Une rencontre heureuse – tension faible, pause, puis tension grandissante et éclats.

Verve, élan et engagement de Kuno Bakker, Gillis Biesheuvel et Frank Vercruyssen, les interprètes énergiques et tonitruants accumulent les adresses au public, s’amusent en souriant sur la scène, se moquent les uns des autres et d’eux-mêmes.

La leçon d’« Art » ? Apprendre à aimer les gens pour eux-mêmes et pour ce qu’ils sont, et chasser les signes de mépris – rugosité ou supériorité à l’encontre de l’autre.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, du 2 au 30 huin 2017, relâche les 4, 5, 11, 12, 18, 19 et 25 juin. Tél : 01 43 57 42 14

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