Une Vie de Pascal Rambert, mise en scène et scénographie de l’auteur (Editions Les Solitaires Intempestifs)

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Une vie © C. Raynaud de Lage, coll. CF_0694.jpg

Une Vie de Pascal Rambert, mise en scène et scénographie de l’auteur

Un artiste confirmé, peintre devine-t-on, est interrogé à la radio par un spécialiste de l’art – Hervé Pierre se prête au jeu avec bonhomie. L’aventure existentielle suit le parcours, les périodes diverses, les souvenirs et les témoignages, entre pauses, répits souhaités, moments de respiration personnelle et longs silences introspectifs.

La scène enferme les lieux immenses d’un studio d’enregistrement radiophonique – déshumanisé et aseptisé – murs insonorisés montant haut dans les cintres, un ballet chorégraphié de luminaires rectangulaires au plafond, chaises et bureau design.

Obsessions et questions existentielles sont convoquées : pourquoi avoir tant peint les visages et les sexes ? Les deux sujets sont absolument insaisissables, et c’est ce qui fait l’enjeu de cette recherche esthétique, admet l’interviewé, qui de fil en aiguille, laisse advenir sur le plateau la belle figure maternelle défunte – une dame élégante en talons, vêtue de noir et voilette. Cécile Brune est parfaite dans cette incarnation passéiste. « Tu sais, les êtres vivent dans les phrases », dit la mère pédagogue.

La quête intime filiale consiste dès lors à harceler à son tour la mère abusive et envahissante, figure à la fois tant aimée et honnie, qui l’a à la fois couvé et bridé.

Quand le fils a-t-il été conçu ? A l’hôtel romain Le Plaza, dit la mère, qui avoue de rares instants de jouissance. Et le fils de s’appesantir sur des détails obsessionnels.

Ce peintre reconnu s’est finalement replié sur le figuratif puisque la forme seule est révolutionnaire et non le sujet. Et peindre la vie plutôt que de dénoncer la guerre. Renonçant à représenter les hommes, il ne s’attarde que sur les végétaux, arbres, fleurs dont il aime les noms poétiques, Bosquet près d’un lac, Pivoines au jardin

L’idée d’un jardin intérieur – le Jardin – n’a cessé d’investir progressivement la posture méditative du peintre : la mère porte dans les bras un magnifique bouquet de fleurs – une brassée de belles pivoines généreuses et colorées. Le jardin est dans l’imaginaire une représentation du paradis céleste en même temps que le symbole du paradis perdu, représentation idéale du monde peuplé d’animaux et de végétaux.

Le frère surgit à son tour sur le plateau, habité par un sentiment de haine-amour furieux – Alexandre Pavloff dans le rôle sculpte une hargne scénique esthétisante. Ce mépris mutuel et réciproque est ancré dès la petite enfance des frères – soit le renouvellement permanent et toujours présent d’un élan intérieur indéfectible chez le nommé Frère Amer. Ce souffle vital trouve son origine dans le grand appartement parisien de la rue de Lille, où les fils, dont la mère préfère depuis toujours le peintre au prêtre, entendent leur mère esseulée gémir de solitude dans les pièces vides.

L’art et la vie, comment faire la différence ? Méditation sur le temps qui passe et les jours qui s’enfuient, le moment théâtral est fort, d’autant que Denis Podalydès prend un malin plaisir à jouer l’artiste, se prêtant volontiers au jeu amusé des sacro-saintes interviews, et mimant le trouble et la folie puis un retour à soi plus assagi.

La vie s’organise comme un jardin, entre paysage et ordonnancement, une création personnelle conciliant la force naturelle de soi en face du monde, soit un art complexe de l’espace et du temps que les sens et la mémoire relancent sans fin.

Une Vie met à nu la parole vivante de l’être et ses échanges avec l’autre – la jeune fille aimée dont Jennifer Decker interprète la silhouette avec grâce, et l’ami infernal et dangereux, le Diable, qu’incarne avec sel et esprit facétieux Pierre-Louis Calixte.

Les apparitions resurgies d’un passé visionnaire filent la métaphore sensuelle du temps qui passe, entre méditation rétrospective sur les instants perdus et un temps présent qui avance, au-delà des regrets et déceptions – réparation et consolation.

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-ColombierComédie-Française, du 24 mai au 2 juillet. Tél : 01 44 39 87 00/01

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