Amphitryon de Molière, mise en scène de Christophe Rauck avec les comédiens de L’Atelier -Théâtre Piotr Fomenko de Moscou.

Crédit Photo : Larissa Guerassimtchouk

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Amphitryon de Molière, mise en scène de Christophe Rauck avec les comédiens de L’Atelier -Théâtre Piotr Fomenko de Moscou – spectacle en russe surtitré en français.

Le dieu Jupiter, amoureux de la belle Alcmène, profite de l’absence de son jeune mari Amphitryon, général des Thébains parti à la guerre, pour prendre sa place.

Ainsi devenu Amphitryon trait pour trait, le dieu descend sur terre, accompagné du fidèle Mercure qui, de son côté, prend l’apparence de Sosie, le valet d’Amphitryon.

L’épouse vertueuse, surprise du retour inattendu de son mari, « s’offre une longue nuit d’amour avec l’imposteur », selon les termes mêmes de Christophe Rauck.

Le directeur du Théâtre du Nord à Lille crée à Moscou avec la troupe emblématique du grand metteur en scène Piotr Fomenko, disparu en 2012, Amphitryon de Molière, en russe, avant sa tournée à Lille puis au Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis.

Pour Christophe Rauck, la pièce du grand classique et comique français est plutôt inventive et poétique à travers sa forme stylistique et dramaturgique aérienne, dont l’alternance ludique entre un alexandrin souverain et un octosyllabe plus léger.

La forme est libre pour un sujet plus viril qu’il n’y paraît puisque la pièce met à nu, non pas la question de l’amour et des sentiments que l’imaginaire russe est enclin à privilégier, mais la question mâle du pouvoir avec ses fracas qui brisent les êtres.

Le désir jupitérien – et non l’amour à proprement parler – prend le pouvoir à la fois sur la vertueuse Alcmène et sur son époux conquérant, le militaire Amphitryon, qui par la force des choses, la trahison divine bien orchestrée, perd la main sur sa belle.

Pour effets, la jalousie qui pique celui qui a été « dérobé », mais surtout l’humiliation.

Et dans toute comédie respectable, le jeu des maîtres est un miroir où se regardent les valets – reflet, réverbération, écho et glissement symbolique des existences comparables. Sosie, valet d’Amphitryon, vit une aventure similaire à celle de son maître puisque Mercure, au service de Jupiter, revêt la mine de ce valet ordinaire. Or, Mercure, affairé, rejette désobligeamment Cléanthis, la femme de Sosie, vexée.

Via la scénographie d’Aurélie Thomas, Christophe Rauck propose un voyage onirique dans les rêves et les peintures des dieux antiques célestes. Bleu firmament que des nuages blancs – des éléments vaporeux de fumigènes viennent troubler les paysages et obscurcir encore les consciences égarées et confuses.

Passerelle maritime, à moins que d’être coursive de navire céleste, l’appareillage descend des cintres, tel un canot au pied d’un paquebot, avec à son bord le panache blanc des officiers de marine vainqueurs, accompagnés de leur dame radieuse.

Jupiter quitte les hauteurs divines pour appareiller sur la terre des hommes.

Un immense miroir – galerie de glaces installée pour le songe ébloui du spectateur – accomplit le dédoublement attendu du monde qui est à l’œuvre dans la pièce.

D’abord, les portraits vivants et en pied de Mercure et de la Nuit sont reflétés grandeur nature par le miroir – magie des apparences. La vie est si ineffable qu’on ne distingue plus le vrai du faux. Et quant à soi-même, n’est-on pas double encore ?

Le reflet de soi – tangible ou irréel – se fait l’objet d’une mise en abyme savante : soi face à un autre qui n’est pas soi, ou bien soi en face de soi qui ne se reconnaît pas.

De même, Sosie – valet subtil – est surpris par cet autre lui-même qui ne peut le désigner. Et Alcmène ne fait pas de différence entre l’époux et l’amant d’un soir.

Mercure, quelque peu suffisant, se laisse aller à ses humeurs et maltraite son double terrestre – on ne saurait mêler les catégories sociales des dieux et des hommes.

La délicatesse, la profondeur et la musicalité du jeu des acteurs russes – la marque de fabrique caractéristique de l’atelier-théâtre Piotr Fomenko – emporte la mise.

Les comédiens vont et viennent depuis le ciel jusqu’à fouler la scène, et du plateau aux gradins de la salle, s’invectivant et interpellant le public, des figures terriennes et oniriques, graves et moqueuses, cyniques et amusées, pleinement vivantes enfin.

Véronique Hotte

TGP –Théâtre Gérard Philipe – CDN Saint-Denis, du 20 au 24 mai.

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