Le Testament de Marie de Colm Toibin, traduction française de Anna Gibson, mise en scène de Deborah Warner

Crédit photo : Ruth Walz

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Le Testament de Marie de Colm Toibin, traduction française de Anna Gibson, mise en scène de Deborah Warner

« Je me souviens de trop de choses ; je suis comme l’air par un jour sans vent, qui se contient lui-même, immobile, et ne laisse rien échapper. Je contiens la mémoire de la même façon que le monde retient son souffle. »

L’installation scénique compose un puzzle de signes triviaux et symboliques, observé de près par les spectateurs visiteurs qui foulent d’un pied aimable le plateau, à l’orée du Testament de Marie de Colm Toibin – une création subtile de Deborah Warner.

Souvenirs et objets de la mémoire, les accessoires des scénographes Tom Pye et Justin Nardella brillent sous les éclairages de Jean Kalman, nus et abandonnés.

Atemporels, ils jonchent le plateau de scène : seaux et brocs d’eau, échelle et table de bois à plier et déplier, chaises vides, cordes roulées, linge blanc, cage à oiseaux.

Un arbre magnifique – olivier avec ses racines sorties de terre et ses branchages de petites feuilles fournies et tendues vers le ciel – est suspendu dans les airs.

Fascinant, un oiseau de proie domestiqué se tient vif – ailes amples et port altier.

Même s’il quitte la scène avant le spectacle, l’oiseau a sa part dans le récit intime de l’Immaculée Conception qu’interprète Dominique Blanc de la Comédie-Française.

Un mur de petites lumières de flammes de bougies colorées, à la façon des cimetières ruraux italiens, éclaire une vitrine où trône Marie, quand elle est présente.

La sainte mère se tient assise, robe bleue et large voile rouge, fleur de lys à la main.

Dessaisie de ses atours initiaux de piéta, elle part et revient en jean contemporain.

La mère est une source affective inépuisable – douceur, nostalgie et tendresse – un sentiment fusionnel que recherchent les liens du cœur- et un attachement identitaire.

L’effusion maternelle s’exprime à travers la figure de la mère souffrante, pleurant la perte de ses enfants, et la Vierge chrétienne pleurant le Christ mort : Mater dolorosa.

La faculté de souffrir pour ses enfants entretient le culte occidental voué à la mère : la vénération religieuse pour Marie dessine l’imaginaire populaire et la perception mentale de la mère, une icône picturale qui resterait passive face aux événements.

Et Freud évoque les mères : « Quoi qu’elles fassent, elles auraient toujours tort… »

Marie choisit l’antithèse et le paradoxe face aux discours traditionnels et convenus. Elle ironise, dévalorise et sape la voie symbolique choisie par son fanatique de fils, pourtant paisible intérieurement, mais entraînant à sa suite une foule de désaxés.

Elle raconte aux disciples survivants sa présence inquiète près du fils, empêchée de le voir quand il est arrêté, puis lors du chemin de croix quand il traîne le bois lourd sur l’épaule, la couronne d’épines au front : leurs regards se sont croisés, un instant.

Voix cristalline, l’actrice va et vient sur la scène, arpentant l’espace consenti sous la protection équivoque d’un immense tronc nu perdu dans les hauteurs – bâton filiforme aux airs d’arbre à la Beckett, un pilier de bois central de la croix à venir.

La mère narratrice et autobiographe vide les seaux ou les remplit, installe une table, reste active, assise parfois. Elle s’interroge et refuse l’inadmissible d’une parole « incroyable » qui conduit d’abord à la mort, avant d’initier à nouveau toute chose.

La crucifixion – la mort donnée – ne se justifie pas par l’idée de sauver le monde.

Le sacrifice n’en vaut pas la peine car la cruauté est en l’homme, écrit l’auteur irlandais Colm Toibin. Métaphore du Mal inscrit dans le monde, l’oiseau de proie dans la cage qui se nourrit de lapins que lui concède un voyeur du Mont des Oliviers.

Dominique Blanc tient dans ses bras son fils déposé de la croix, un linge blanc dans les mains, elle joue des atours rudimentaires éloquents qu’elle déplie avec grâce :

« Je dis la vérité non pas parce que cela va changer la nuit en jour ni rendre infinie la beauté des jours, la grâce et le réconfort qu’ils nous offrent à nous qui sommes vieux. »

Ainsi est entendue la souffrance énoncée des mères qui voient leurs fils « appelés ».

Véronique Hotte

Odéon-Théâtre de l’Europe, Comédie Française, du 5 mai au 3 juin. Tél : 01 44 85 40 40

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