Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat (Heyoka Jeunesse / Actes Sud- Papiers) d’après le conte populaire, une création théâtrale de Joël Pommerat

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

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Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat (Heyoka Jeunesse / Actes Sud- Papiers) d’après le conte populaire, une création théâtrale de Joël Pommerat                           spectacle tout public à partir de 6 ans

 Comme à l’avenant – un air de complicité lancé au public, à la fois un peu en retrait mais approuvé pour ce qui est du regard porté sur la vie qui va -, le narrateur livre, sur la scène nue, le conte du Petit Chaperon rouge revisité par Joël Pommerat.

Un songe d’enfance et d’effroi, un rêve de terreur et d’enchantement mêlés.

Un cauchemar « dû » à travers lequel l’enfant passe pour grandir un jour. La scénographie de Marguerite Bordat miroite sous les lumières étudiées d’Eric Soyer.

Sans parler de la musique, et de la recherche son de Grégoire et François Leymarie.

Le maître de cérémonie placé à cour ou à jardin – commentateur scénique – fait le récit du conte légendaire, se taisant alors pour laisser advenir les scènes décrites.

La petite-fille, sa mère et sa grand-mère se partagent des instants vivants et éclairés.

L’univers s’annonce sombre – l’intérieur d’une âme solitaire et inquiète qui voit se glisser dans l’obscurité en elle et alentour des ombres inconnues et équivoques.

L’enfance du Petit Chaperon rouge est un peu triste et pleine d’un ennui épais, une atmosphère pesante qui révèle à la fillette l’immensité de sa solitude, la posture consciente de son existence perdue au milieu d’un vaste monde encore inconnu.

La mère d’abord se présente comme peu rassurante, juchée sur de hauts talons qui claquent nerveusement et trop bruyamment sur un sol réceptif, placide et tolérant. Elle ne consacre guère de temps ni d’attention à la petite fille en demande d’amour.

Silhouette à la fois décidée et mystérieuse – longue chevelure rousse ondoyante -, l’adulte joue pourtant avec sa fille, s’amusant à mimer la bête furieuse qu’elle incarne pour la belle peur de l’enfant troublée, partagée entre l’effroi et la fascination.

Debout, la femme se plie en deux, bras et mains à terre, dessinant une bête sauvage qui se meut à quatre pattes, puis, se redressant d’un seul coup, lève haut les pattes en l’air, simulant une agression arrêtée in extremis sur la proie enfantine :

« Non, il faut arrêter », crie la petite, ou bien « Encore, Maman, fais encore la bête ! »

La mise à l’épreuve de l’inconstance des sentiments – sensations et impressions – a valeur de leçon de choses pour cette apprentie d’une vie à peine éclose qui s’essaie à la volonté de connaissance comme au désir volatil auquel on s’abandonne.

La jeune fleur en bouton veut en découdre avec l’autre et le monde, tenter des expériences inouïes pour les dépasser – faire « une » avec l’existence, et être soi :

« Elle aperçut aussi deux grands yeux qui avaient l’air d’observer dans sa direction. Elle pensa qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et elle eut tout de suite envie de s’approcher. Ce n’était pas une chose ordinaire qu’elle avait devant elle. (…) »

La vie recèle des énigmes et des étrangetés troublantes : la capacité d’éveil de l’être.

L’homme raconte les états du Chaperon rouge devenu avant l’heure, autobiographe :

 « La petite fille pensa qu’elle en avait peur, c’est vrai, mais que cette chose ne ressemblait en rien à la bête monstrueuse qu’elle s’attendait à rencontrer dans les bois, comme le lui avait prédit sa maman, au contraire. »

S’amuser à cache-cache dans la lumière de la clairière de la forêt et jouer avec son ombre – une silhouette agrandie – vision fugitive d’elle-même en devenir ou reflet d’une peur compulsive déguisée – telle est l’heureuse découverte existentielle.

Sans parler du loup, ombre noire, rugissements ou hurlements et cris maudits

Il faut un jour ou l’autre frayer avec la bête et consentir plus ou moins à ses caprices.

 Et la petite fille ressent de la fierté d’avoir pu faire une telle rencontre sans effroi. Très étonnée, elle éprouve ce plaisir nouveau et tant attendu de se sentir grande : « Et se dit que plus jamais elle n’aurait de raison d’avoir à nouveau peur. »

Mais l’histoire suit son cours – le frottement de l’enfant avec des circonstances inédites, la visite d’une grand-mère éloignée dans un lointain boisé, par exemple -, et la petite deviendra grande à son tour, faisant tourner sans fin la grande ode de la vie.

Les acteurs sont aussi attachants que la bête féroce qu’on ne capture jamais : Isabelle Rivoal est la mère étrange, Ludovic Molière l’homme qui raconte, et Valérie Vinci joue à la fois la petite-fille et la grand-mère : la roue ne cesse de tourner et la transmission des parents et grands-parents passe nécessairement par les petits-enfants qui ferment la boucle pour mieux recommencer ailleurs et vers l’avenir.

On ne se lasse pas de voir et revoir encore le loup, un animal à part, le type de la bête sauvage dévorante – gueule et dents carnassières, crocs et griffes. Férocité vorace, difficulté de l’approcher, de le chasser, un regard maudit d’animal nocturne.

Revoir ce spectacle treize ans après sa création en 2004 n’entame pas le plaisir de frayer encore avec le loup, si proche et si lointain en même temps – en soi en l’autre.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 2 au 20 mai. Tél : 01 46 07 34 50

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