Médée-Matériau, nouvelle création au TNS, texte de Heiner Müller, mise en scène d’Anatoli Vassiliev

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Médée-Matériau, nouvelle création au TNS, texte de Heiner Müller, mise en scène d’Anatoli Vassiliev

 Médée – Valérie Dréville – hypnotisée et tendue à l’extrême – s’adressant à la Nourrice, lui demande où se trouve son mari, son « bonheur » et son « malheur » :

« Chez la fille de Créon, madame », lui répond-on. C’en est trop pour celle qui est allée jusqu’à tuer et enfanter pour Jason, et qui n’est, entière, qu’un instrument dans les mains du manipulateur, « une putain, un barreau sur l’échelle de (s)a gloire ».

L’étrangère a trahi les siens pour Jason, perfidie qu’elle reconnaît comme « plaisir » pour lui : « Merci de ta Trahison qui me rend des yeux pour voir ce que j’ai vu… »

Face à ses enfants, la sorcière expose le meurtre de la fiancée de Jason – leur belle-mère -, se dévêtant pour libérer la robe qu’elle fait danser en magicienne, tournant la vêture ondoyante et gracieuse avant de vider sur l’habit princier le contenu liquide du phallus comique porté par la Médée virile, l’essence fait du cadeau nuptial un brasier.

« Sur son corps à présent j’écris mon spectacle Je veux vous entendre rire quand elle criera Avant minuit elle sera en flammes. »

La femme exaspérée, sortie de ses gonds, est paradoxalement incarnée par la sagesse patiente et la maîtrise de l’actrice Valérie Dréville, formée à l’école russe.

Assise dignement, jambes écartées, pudeur féminine assurée, elle énumère, d’une voix rauque face au public – regard porté sur l’horizon-, les outrages subis de la femme. Elle n’est plus qu’une figure improbable ni homme ni femme : un être en vie.

La barbare en vient à la fin à supprimer ses enfants : « Ah mes petits Traîtres. Vous n’aurez pas pleuré pour rien Je veux de mon cœur vous arracher vous la chair de mon cœur Ma mémoire Mes chéris Le sang de vos veines rendez-le moi. »

Les marionnettes de Médée – petits pantins en réduction assis sur leur tabouret miniaturisé, le temps du discours maternel – sont tirées par des fils : leur génitrice s’empare d’eux, les vidant de leur substance de riz pour les rendre au néant.

Assise sur son promontoire, la redoutable magicienne tient à portée de main, sur une petite table, pots de crème divers, baumes, onguents, pommades et pansements dont elle se couvre le visage et le corps, à la fois entièrement dénudée et pudique. Image du chaos et des forces maléfiques, elle reste droite et déterminée, intériorisant sa dimension barbare et monstrueuse pour mieux s’en dégager, une fois pour toutes.

 Médée-Matériau de Heiner Müller dans la vision recréée d’Anatoli Vassiliev présente le mur du fond de scène comme traversé par l’ampleur imposante du théâtre : le vaste écran agrandit à l’extrême et redouble à l’infini la projection de l’horizon marin d’un premier écran central, tel un cadre de tableau pour la posture de Médée assise sur son fauteuil en majesté – jeu métaphorique d’une mise en abyme des flots bleus.

Les vagues vont et viennent, avec à leur sommet, les crêtes blanches que suscitent les courants resurgis à la surface, bousculés par la traversée du bateau de Jason.

Le public en a plein les yeux de la grande bleue – scintillements des vagues et vertige des lointains inaccessibles – sous un ciel aux nuances profondes.

L’apaisement de l’âme et le repos du regard se laissent porter par le bleu horizon.

Et le silence s’impose dans sa perfection, laissant à l’oreille le soin de l’imaginaire.

Mais le texte de Heiner Müller résonne dangereusement – menace et malédiction – à travers les intonations et les sons des mots déclamés et déjetés, les heurts et les hoquets d’une parole morcelée, hachée et déshumanisée, que s’approprie la Dréville avec un sang-froid fascinant dans le rôle de la barbare – l’étrangère mystérieuse.

Soit le fruit d’un laboratoire initié à Moscou avec Vassiliev pour la création en 2002 : accomplir le mythe dans sa fureur – sacrifice rituel – pour renaître hors du temps. L’horreur inadmissible vient de l’homme pour lequel la femme a tout quitté, patrie et famille, a tué son propre frère pour la sauvegarde du beau conquérant qu’elle aimait.

Le mal tout proche est déjà accompli ; insatiable, la magicienne en rejoue sans fin le scénario macabre. A été empoisonnée et dévorée par les flammes, Créüse, la jeune fiancée de Jason et la fille de Créon ; ont été tués de ses propres mains ses enfants.

Ainsi, il lui faut se débarrasser de son passé – vie fausse et existence tronquée – et s’échapper célestement, dépossédée de son mythe : revivre ailleurs au-delà.

Et la mer qui pendant toute l’aventure du sacrifice rituel ne cesse d’aller et de venir laisse apparaître au-dessus des éléments un ciel d’azur absolument pur que coupe et traverse le tracé vif de mouettes blanches au long vol ample et majestueux.

Comment ne pas penser aux bateaux de migrants errant sur les flots, peuples d’ « étrangers » venant de l’Orient et du Sud, trahis par des relations originellement fondées sur l’invasion, la domination et la « racialisation » ?

La trahison est la douleur existentielle qui se perpétue, de l’Antiquité à nos jours.

Les victimes tragiques que la mer emporte bon an mal an sont des êtres nés du mauvais côté de la planète – d’où la perte du pays des origines et du présent.

Ils sont trahis encore par d’autres mieux nés dans les pays d’accueil, et qui les rejettent aux frontières, accusés de non-appartenance aux peuples dits civilisés.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, du 29 avril au 14 mai. Tél : 03 88 24 88 24

Théâtre des Bouffes du Nord, du 24 mai au 3 juin. Tél : 01 46 07 34 50

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