L’Ogrelet de Suzanne Lebeau (Editions Théâtrales/Collection Théâtrales Jeunesse), mise en scène et scénographie de Christophe Laparra

 

L'ogrelet

L’Ogrelet de Suzanne Lebeau (Editions Théâtrales/Collection Théâtrales Jeunesse), mise en scène et scénographie de Christophe Laparra pièce jeune public à partir de 8 ans.

Bruno Bettelheim (La Psychanalyse des contes de fées) insiste pour que les parents ne fassent pas trop grande provision d’images généreuses à l’égard de leurs enfants – un ensoleillement qui mettrait sous le boisseau les angoisses, fantasmes et colères.

La figure de l’ogre effraye les enfants en Europe jusqu’au XX é siècle. Depuis ce temps, les enfants sont moins terrifiés, comme aguerris par ces monstruosités. Le mythe ancien de l’ogre n’en reste pas moins l’évocation du cannibalisme symbolique.

Orcus, dieu souverain avaleur de soleil, représente l’engloutissement total – une gueule ouverte –, associé aussi aux ténèbres : l’ogre incarne le temps destructeur.

Cette figure monstrueuse entretient aussi la métaphore du père castrateur, le tabou de la consommation de l’enfant exprimant l’interdiction implicite de l’union sexuelle.

Il est clair que la pensée humaine fait instinctivement une analogie profonde entre l’acte de copuler et celui de manger (La Pensée sauvage de Claude-Lévi Strauss).

Dans l’imaginaire collectif, l’ogre et l’ogresse mangent les enfants, absorbent leur jeunesse – un acte brut de boucherie concrétisé par l’image sanglante de « chair fraîche » mastiquée puis avalée – pour devenir égoïstement éternels.

L’ogre est sauvage et d’un aspect bestial : il a la capacité de sentir la chair humaine.

Comment faire front à cette insatiabilité directement ou indirectement sexuelle ?

La maîtresse d’école sait parler du désir qui fonde l’être avec une clarté juste.

Le comédien et metteur en scène Christophe Laparra, artiste associé à La Comédie de Picardie – scène conventionnée – Amiens, s’est emparé de L’Ogrelet de Suzanne Lebeau pour mettre à mal la fameuse « ogreté » en question – mot inventé -, soit la pulsion névrotique des ogres et le désir compulsif de dévorer la chair crue enfantine.

Le conte sur le plateau de scène, entre comédiens de théâtre, dessins animés sur écran et lecture de titres de chapitres, joue de toutes les dimensions enfantines – peur et réconfort, effroi venu de l’extérieur et intimité du foyer -, de la proximité de la forêt giboyeuse à l’intérieur d’une chaumière surprotégée par la mère de l’ogrelet.

S’imposent les couleurs grises maternelles dans une chaumine de bois qu’éclairent d’un feu à peine rougeoyant des trappes construites dans la table de salle à manger. Le public contemple à la fois les coulisses du théâtre, les ampoules d’une psyché, la cabine sur roulettes et la malle à costumes de la mère et du fils.

La mère (Patricia Varnay) écarte les traces de rouge de l’univers filial : Simon ne mange que des légumes du jardin, haricots, brocolis, pommes de terre, carottes, jamais de fraises ni de tomates, jamais de viande. Or, le passé de l’enfant le rattrape.

Et la maîtresse dans l’école à volets rouges porte un joli rouge à lèvres et une robe rouge, ce qui n’est pas pour déplaire à l’élève en herbe trop grand pour son âge.

Quittant un monde en noir et blanc que reproduit à merveille le dessin animé au lointain, jouant de la miniaturisation du garçon et des animaux rencontrés dans la forêt – lèvres, belettes, renards et loups -, l’ogrelet fait peu à peu l’apprentissage de la vie en couleurs avec ses nuances, lumières, risques, troubles et maux de cœur.

Sur le plateau, l’acteur Christophe Laparra lui-même, incarne l’ogrelet, reproduit sur écran en silhouette de garçonnet dans sa marche, bruits des bois et des récréations.

Essoufflements de course effrénée à fuir le loup, la respiration du héros est sollicitée.

Aller-retour entre foyer maternel et école, l’aventure progresse jusqu’à la libération de soi et de ses terreurs rentrées, à travers expériences, épreuves et missives : l’apprentissage de la lecture du jeune élève passe aussi par les lettres échangées.

L’enfant grandit, échappant naturellement à l’emprise maternelle et à lui-même.

Les deux acteurs font résonner à merveille la belle prose poétique de Suzanne Lebeau. Un voyage dans l’enfance et les lointains des peurs fondatrices.

Véronique Hotte

Studio Théâtre de Charenton à Charenton-le-Pont, du 22 au 28 avril.

Centre Culturel Jacques Tati/ Amiens – Comédie de Picardie hors les murs, du 10 au 12 mai. Théâtre Eurydice Esat – Plaisir, du 18 au 19 mai.

Festival Off Avignon 2017, Collège de La Salle, du 7 au 30 juillet à 9h35, relâches les 10, 17, 20 et 24 juillet.

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