Baal de Bertolt Brecht, traduction Eloi Recoing (L’Arche Editeur), mise en scène de Christine Letailleur

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

20162017_baal_letailleur_gal-rfernandezjeanlouis_019

Baal de Bertolt Brecht, traduction Eloi Recoing (L’Arche Editeur), mise en scène de Christine Letailleur

Le jeune Brecht écrit Baal en 1918, une première œuvre dramatique qu’il remaniera en 1919, soit le joyau initial et brut d’une grande dramaturgie à venir qu’il ne cessera de retravailler jusqu’à une dernière version de la pièce en 1955, un an avant sa mort.

Il se proposait de parodier un drame expressionniste de Hans Johst, Le Solitaire, qui évoquait la déchéance d’un poète dont l’héroïsme tenait à une volonté de puissance.

Violence et cynisme du Baal de Brecht, qui cherche sans fin un échange constant avec le monde. : les êtres – hommes, femmes, taureaux -, mais aussi les éléments – le ciel par-dessus les toits à la Verlaine, ses nuages, ses couleurs et ses lumières.

Le monde étriqué ne satisfait plus cet ancien commis de bureau, amoureux de la vie.

Vitalité du héros, exaltation dangereuse, instincts d’autodestruction, vision romantique des travailleurs, buveurs et femmes légères de cabaret, le jeune Brecht ne construit pas encore une société nouvelle : Baal s’anéantit lui-même.

« Le vent pâle dans les arbres noirs ! … Vers onze heures vient la lune. Alors, il fait assez clair. C’est une petite forêt… Je vais sur des semelles de vent, depuis que de nouveau je suis seul dans ma peau… »

On ne peut s’empêcher d’évoquer le jeune homme de « Roman » d’Arthur Rimbaud qui sous les tilleuls verts de la promenade, « dans les bons soirs de juin », conte fleurette à une demoiselle via de jolis sonnets pour abandonner ensuite cet amour fugace, préférant de loin les bocks de bière des cafés tapageurs et les amis.

Baal est un poète incompris, apte à évoquer un été rouge, écarlate, sauvage, pâle et féroce, considérant la Nature comme la seule consolatrice des êtres indépendants et libres qui abandonnent systématiquement leurs proches après les avoir tant aimés.

Le ciel, ses lumières changeantes et ses vents, les rivières, les prairies et les forêts suffisent à cet homme insatiable que des appétits bestiaux tourmentent sans cesse : maîtresses, amants et schnaps à volonté, puis un détour recommencé sur le chemin de l’errance, jouant à cache-cache avec une mère éplorée – un écho de Peer Gynt.

Le désir – sexe et puissance – que maîtrise peu Baal le mènera au meurtre : le corps seul s’exprime au détriment de l’échange verbal, telle la condition de l’animal. Or, comment l’être peut-il se laisser autant envahir par des énergies destructrices ?

Désespoir, Baal est enfermé dans sa condition qui le lie à l’existence de la pourriture.

La mise en scène de Christine Letailleur, entre ombres nocturnes, lumières et théâtre d’ombres de boîte à musique XVIII é, installe des panneaux géométriques latéraux à cour et jardin avec portes et rideaux de scène rouges pour laisser entrevoir l’immense espace sombre. A cour, le cabanon d’un café tapageur avec ses clients.

A l’étage une coursive sous la lune que l’on atteint grâce à deux escaliers en colimaçon que les acteurs ne cessent de monter et descendre pour mieux marquer les obstacles existentiels, dessinant une ligne infernale de déplacement imposé.

Les comédiens et comédiennes ont la force requise pour hurler régulièrement au loup et à Baal, ce chenapan qu’ils poursuivent en vain et ne rattrapent jamais. Ils dessinent des figures attachantes dont la personnalité singulière affleure.

Ainsi, investissent la scène avec brio et pour le plaisir amusé du spectateur, Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Manuel Garcie-Killian, Valentine Gérard, Emma Liégeois, Karine Piveteau, Richard Sammut.

Et Vincent Dissez interprète avec nuance et justesse l’ami musicien Ekart.

Quant à l’incarnation de Baal par Stanislas Nordey – metteur en scène et directeur du Théâtre National de Strasbourg -, elle reste fascinante dans cette quête fuyante d’une présence existentielle qui vaille la peine, gourmande et charnue, entre jouissance active de l’instant et penchant enfantin à la contemplation méditative.

L’acteur porte le verbe poétique haut vers les étoiles, silhouette en déséquilibre, marchant comme en rêve, pas arrière et pas avant, tournant sur lui-même à la recherche d’un souffle d’amplitude, relançant à l’infini un bel élan intérieur grâce à une déclamation inventive, inscrite dans la puissance d’une voix qui pose le sens.

Véronique Hotte

Théâtre La Colline, du 20 avril au 20 mai. Tél : 01 44 62 52 52

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s