La Neuvième Nuit, nous passerons la frontière, texte de Michel Agier et Catherine Portevin, mise en scène de Marcel Bozonnet

Crédit photo : Pascal Gély

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La Neuvième Nuit, nous passerons la frontière, texte de Michel Agier et Catherine Portevin, mise en scène de Marcel Bozonnet

Le spectacle performance de Marcel Bozonnet est une manifestation artistique relevant de questions politiques, économiques et sociales, à la manière de La Mécanique des flux, l’excellent film documentaire de Nathalie Loubeyre sur le même sujet, à belle portée humaniste et pédagogique, poétique et existentielle.

Quelle est la figure de l’étranger, depuis le valeureux Ulysse dont l’épopée n’en finit pas, si ce n’est que le héros mythique fait un retour décidé chez lui, tandis que les migrations actuelles concernent des « étrangers » partis en roue libre vers l’ailleurs ?

Si les habitants « ancrés » dans les territoires occidentaux regardent ces venants d’un drôle d’air, étonnés que ces migrants puissent prétendre à s’installer « chez «eux » librement, ceux-ci n’en ont cure, portés par l’énergie tonique de survivre.

Des êtres pleins de jeunesse et de tourments précoces qu’il leur revient de déjouer.

Sans espoir de retour mais avec l’espoir tenace d’une vie meilleure, toute relative certes, quand on part de si bas, entre misère économique et persécutions politiques.

Quand on fait face aux tarifs excessifs des passeurs, canots, embarcations, camions.

Indésirables, non légitimes, en voie d’appropriation d’un territoire qui n’est pas le leur, considérés par les esprits obtus comme des intrus, ces êtres en déséquilibre permanent sur des pieds fatigués de trop de sollicitations, sont des « locaux ».

Ce sont des perdants qui n’ont « bénéficié » en cette vie que d’une parcelle de terre qu’ils doivent quitter pour se jeter en gagnants dans l’espace des « mondiaux ».

Les « mondiaux » sont choyés, profitant de l’aire de la planète entière, circulant d’un bord l’autre, à leur convenance, touristes, sédentaires ou nomades, selon leur choix.

D’un côté, la mobilité libre et aimable, de l’autre, les condamnés à la triste immobilité.

Ces étrangers en quête d’accueil et d’identité, des citoyens de nulle part ou du monde, n’ont pour eux que les no man’s land, les territoires sans loi – camps au triste nom, campements de fortune, jungles, ghettos, zones d’attente et zones de transit, couloirs d’un entre-deux où l’on n’est pas admis, sas d’exil, corridors de l’inexistence.

Construire des murs contre la vie qui va et vient, comment est-ce concevable ?Empêcher la libre circulation des êtres, tels des troupeaux ou du bétail à parquer.

Un mur protégeant l’habitant à l’intérieur de chez lui, est doublé d’un autre mur qui interdit tout passage à l’extérieur – esprit de fermeture, clôture, séparation et enclos.

Les terres occidentales sont-elles la propriété exclusive acquise par quelques-uns ?

La qualification de ces venants d’un ailleurs lointain varie : réfugiés, migrants, déplacés, nomades, prisonniers du dehors, individus vus comme « en trop » par les autres, mais qui se battent malgré tout, habitants des bords du monde, pour la vie.

Que dire de la mondialisation humaine quand la mer Méditerranée est le tombeau de milliers d’immigrés et l’Europe face à un afflux d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant les guerres et la famine, venant de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan …

La démarche de l’anthropologue se situe au plus près de l’existence des laissés-pour-compte – malaise et mal-être, souffrance et douleur, ingratitude de l’autre

-, le spectacle donne à voir et à entendre la faille de rupture de chacun.

Poétique, la parole est libre et philosophique : « Quand on a peu d’espace, on bénéficie en échange d’un fil temporel infini, attentif aux souvenirs et à la mémoire. »

La mise en scène de Marcel Bozonnet est claire et juste, ouverte sur la lumière d’un monde désordonné et en mouvements, laissant filtrer les courants positifs et les réflexes d’espérance qui affleurent à tout esprit libre, entre réflexions et visions.

Un écran vidéo laisse sobrement défiler des photos de migrants en situation, tandis que dans le lointain apparaît une peinture lumineuse – couleur blanche et ciel bleu pour chacun, migrant ou pas, spectateur ou pas, sédentaire ou nomade.

Le comédien Roland Gervet court sur le plateau, en compagnie de la danseuse Anne-Marie Van dite Nach. Ils marchent, arpentant l’espace selon un rythme précipité et cadencé, accumulant les pas et les kilomètres, sous une pluie battante.

Le narrateur s’arrête, regarde le public dans les yeux, interrogeant patiemment :

« N’es-tu pas, toi aussi, un descendant plus ou moins lointain de migrant ? »

L’artiste contemporaine Nach, versée dans le « krump », accorde à ses mouvements la grâce dont sa danse est naturellement porteuse – gestes amples et posés, évocateurs d’une belle sérénité intérieure. En d’autres instants, l’interprète témoigne d’une tension radieuse jugulée jusqu’à l’extrême beauté – une chorégraphie pacifiée.

Tombée à même le sol, pirouettant sur un caddy, portant des sacs improbables, déclamant parfois, elle irradie l’espace scénique reconquis à côté de Roland Gervet.

Un conte documentaire, une performance sur le chaos des états brûlants du monde.

Véronique Hotte

Maison des Métallos, du 18 au 23 avril à 20h. Tél : 01 47 00 25 20

 

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