La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, traduction de Hélène Mauler et René Zahnd, mise en scène de Katharina Thalbach

Crédit photo : Philippe Raynaud de Lage

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La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, traduction de Hélène Mauler et René Zahnd, mise en scène de Katharina Thalbach

 La metteure en scène Katharina Thalbach est une enfant de la balle qui a connu, petite fille, les coulisses, les loges et la scène du Berliner Ensemble, une occasion de voir la création de 1959 puis les reprises de La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, un spectacle divertissant de Peter Palitszch et de Manfred Wekwert.

La pièce que reprend la femme de théâtre est une critique féroce du fascisme lié au capitalisme. La pièce mène de front deux intrigues – les bandits de Chicago dans les années 1930 et la prise de pouvoir par Hitler dans ce même temps plus tardif.

D’un côté l’Histoire allemande que façonnent de petits intrigants dangereux qui éliminent peu à peu pour prendre leur place des gens assis et malléables ; de l’autre, la crise économique dont profitent les tenants de trusts et autres marchands de choux- fleurs à Chicago.

Ainsi se plaignent les plus faibles, exhortant les puissants à ce qu’on les écoute :

« Massacres ! Extorsions ! Arbitraire ! Pillage !…

Et pire Acceptation ! Soumission ! Lâcheté ! » En vain.

Selon le désir de Brecht, la pièce devait ressembler aux spectacles de foires, tels les complaintes ou bien les mystères, non loin de l’héritage des drames shakespeariens.

Soit un théâtre populaire au sens noble du terme, dialectique et divertissant.

Les comédiens ont pour mission d’être fulgurants et précis, s’amusant à la fois de la maîtrise artistique la langue et des aptitudes éloquentes de leur jeu clownesque.

La trame est allégorique et concerne tous les temps, soumise à des mécanismes évocateurs, métaphoriques les uns des autres, de façon récurrente et répétitive, d’un côté les méthodes gagnantes de voyous ; de l’autre, les basses intrigues politiques :

« Et l’hyper médiatisation actuelle de la politique ne fait que renforcer la façon dont Ui/Hitler parvient à séduire, manipuler et intimider les masses », note Katharina Thalbach. La parabole attaque le respect dangereux inspiré par les grands criminels.

Mais les reproches des proches tombent sur Arturo Ui et malédiction est jetée sur lui.

Ui élimine son ami de toujours, Roma, comme Hitler abat par surprise Röhm.

Roma revient ensanglanté en songe à Ui, telle la figure de Banquo trahi à Macbeth :

La prose poétique brechtienne est éloquente : « Et tout cela pour rien. Toutes ces boucheries, Le crime, et la menace, et les jets de salive, Tout cela ne sert à rien, Arturo. Leur racine est pourrie, et jamais ils ne pourront fleurir. La trahison n’est pas un bon engrais. Mens, tue !… Mais pas tes compagnons. Conspire contre un monde, Mais les conspirateurs, tu dois les ménager !… Tu peux tout écraser sous tes pieds, mais n’écrase Pas le pied qui te porte, infortuné !…Arthur, en me frappant, tu t’es frappé toi-même… La trahison t’a fait monter, la trahison T’abattra. »`

Celui qui trahit un ami non seulement les trahira tous, mais tous le trahiront en retour, soit un peuple haineux et une armée sanglante réclamant justice qui l’anéantiront.

Les comédiens portent des costumes gris seyants et élégants, fils d’araignée apparents aux coutures, gangsters et nazis traquant l’idée de respectabilité.

Les allures sont expressionnistes et triviales, caricaturées à la « George Grosz » :

les affaires du monde se traitent sous la forme de rubrique des « faits divers ».

Ces personnages de cauchemar sont pris au piège d’une vertigineuse ascension. L’image du pouvoir est fantasmée, un spectacle surévalué, un faux rêve surestimé.

Le scénographe Ezio Toffolutti imagine un plateau pentu et entravé par les rets maudits d’une toile d’araignée, un monde où règnent les réseaux et leurs liens imposés, prisonnier des fils d’une armature monumentale qui le dépasse.

Les acteurs s’amusent à jouer avec un bel équilibre ludique sur les cordes de trapézistes, entre disparitions impromptues et surgissements inattendus depuis l’intérieur de trappes qui s’ouvrent et se ferment sur le plateau en claquant.

Ce théâtre est pleinement vivant, tourmenté et tempétueux, respirant sur la scène et prenant le vent du large sur un navire en partance dans l’imaginaire du public ravi, soit le grand souffle vivifiant d’une esthétique populaire de cirque et de foire joviale.

Les mouvements de chœur, les solos, duos ou trios des acteurs sont excellents.

Qu’il s’agisse de Laurent Stocker pour le rôle-titre, petit charlot échappé du Dictateur, figure enjouée et vive, véloce et caricaturée, un pantin de scène alerte qui fait briller toute la machine ; qu’il s’agisse du panache de Michel Vuillermoz en maître aviné et averti de comédie, ou du romantique Thierry Hancisse en héros cruel et fougueux ; et Eric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Jérémie Lopez et tous les autres. Sans oublier Florence Viala qui incarne avec prestance les rares femmes de la pièce, et les autres actrices encore.

Un spectacle coup de fouet dont l’énergie déploie des images poétiques fortes – comédie et tragédie -, en des temps préélectoraux et électoraux de grande inquiétude.

Véronique Hotte

Théâtre de la Comédie-Française, salle Richelieu, du 1er avril au 30 juin. Tél : 01 44 58 15 15

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