Les Années d’Annie Ernaux, Editions Gallimard, collection Folio, N° 5000

Crédit photo : Gérard Schlosser, ça sent bon (1975), détail

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Les Années d’Annie Ernaux, Editions Gallimard, collection Folio, N° 5000

L’auteure Annie Ernaux se penche sur des photos personnelles accumulées au cours de quelques décennies – le temps d’une vie qui poursuit sa consomption -, une manière de traquer la saveur enfuie des événements passés puis oubliés, et de ressaisir les souvenirs décantés à travers un tissage subtil des mots et des choses.

Le livre retrace a posteriori, de façon précipitée et comme bousculée, le passage des Années, de l’après-guerre à aujourd’hui – sensation et ambiance presque tactile de ces instants si forts où ceux qui les vivaient alors semblaient plus jeunes et légers.

Autobiographie impersonnelle et collective, l’œuvre existentielle se dessine.

Perce une vie engagée de convictions et de foi dans les valeurs de gauche et d’humanisme. Quelques exemples pris au hasard : les années 1989 voient les Allemands de l’Est franchir les frontières, faire procession autour des églises pour faire tomber Honecker. L’époque de la chute du Mur de Berlin suit un tempo rapide – procès expédiés, exécutions de tyrans, exhibitions de charniers : « Ce qui arrivait outrepassait l’imagination – on avait donc cru le communisme immortel – et nos émotions ne suivaient pas la réalité. On se sentait au-dessous des événements… »

De même, l’inexpérience de la consommation des peuples de l’Est attendrit ceux de l’Ouest avant de finir par les contrarier tout à fait, si peu préparés à les comprendre :

« L’affliction qu’on avait pris l’habitude d’éprouver vis-à-vis des peuples « sous le joug communiste » se changeait en observation réprobatrice de l’usage qu’ils faisaient de leur liberté. » Cette faim collective de biens matériels choque le « monde libre », observateur méprisant sans le savoir dans son inaptitude à s’ouvrir à l’autre.

Les femmes semblaient avoir enfin gain de cause, sûres d’elles et de leurs pouvoirs.

Emancipées, elles donnaient la preuve dans les magazines d’un corps exhibé et épanoui et regardaient avec condescendance le féminisme sans humour des aînées.

Les contemporaines d’Annie Ernaux, entre expériences malmenées mais assumées d’avortements et de divorces, ne savent plus si la révolution des femmes a eu lieu, elles perçoivent un étirement du temps qui efface l’ordonnancement générationnel :

« On portait des jeans et des caleçons, des tee-shirts comme des filles de quinze ans, disions comme elles « mon copain » pour parler de notre amant régulier. »

Les constats sont parfois empreints d’excès et de caricature loufoque : ainsi, entre parenthèses, tombent les affirmations péremptoires mais si éloquentes de l’auteure :

« (Les femmes jeunes rêvaient de s’attacher un homme, les plus de cinquante qui en avaient eu un n’en voulaient plus.) »

Les enfants, les garçons surtout, quittent difficilement le domicile familial, et leurs parents ont l’impression de vivre un temps sans rupture dans une jeunesse continue.

L’impression s’impose pourtant d’être « débordés » par le temps des choses, surtout après les années 2000 : on passe au lecteur de DVD, on passe à l’appareil photo numérique, on passe au baladeur MP3, on passe à l’ADSL, on passe à l’écran plat… Ne plus passer équivaut à vieillir dans la noyade symbolique des choses neuves :

« Notre usure et la marche du temps allaient en sens inverse. »

Voici une écriture admirable à sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus.

Véronique Hotte

Les Années d’Annie Ernaux, Editions Gallimard, collection Folio, N° 5000

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