Palestro, un projet de Bruno Boulzaguet co-écrit avec Aziz Chouaki, mise en scène de Bruno Boulzaguet

Crédit photo : Alain Richard

Jocelyn Lagarrigue, Luc-Antoine Diquéro, Cécile Garcia-Vogel

Palestro, un projet de Bruno Boulzaguet co-écrit avec Aziz Chouaki, mise en scène de Bruno Boulzaguet 

Palestro, commentaire-fiction théâtral, fait le récit des épreuves d’un ancien combattant qui, initié à l’effroi en tant que témoin de l’embuscade de Palestro en Kabylie durant la Guerre d’Algérie (1954-1962), chemine jusqu’au naufrage existentiel d’un présent maudit, insérant çà et là ses trois enfants adultes.

Le titre du spectacle évoque l’embuscade de Palestro, épisode militaire du 18 mai 1956, qui met aux prises l’armée française à l’armée de libération nationale algérienne. L’affrontement conduit au quasi-anéantissement de l’unité française.

Les représailles « liquident » seize moudjahidines et quarante-quatre algériens.

Aziz Chouaki, auteur algérois d’expression française, et le metteur en scène Bruno Boulzaguet sont, en tant que fils de soldats de la Guerre d’Algérie, imprégnés de l’héritage générationnel de cette histoire : « Nous en avons hérité sans avoir touché une seule arme, sans rien connaître de l’histoire de ces guerres, ni de ces hommes.»

Une aventure non transmise du fait du mutisme paternel, un « legs pesant, tissé de silence et d’opacité » pour le fils Boulzaguet, que pourtant les témoignages d’anciens combattants et les récits d’historiens ont révélée à travers un spectacle de qualité.

Cinq cent mille hommes tués côté Algériens, vingt-huit mille côté français … Des paysans et des ouvriers sont devenus combattants, puis anciens combattants pour ceux qui ont survécu, d’une guerre perdue, sans que le mot ne soit jamais prononcé.

Avec initiation française à la boisson – la bière Kronenbourg –, puis la vie à la dérive.

Les enfants adultes, lors l’enterrement du « héros », décident de s’engager dans la quête de ce père alcoolique et silencieux, à partir d’une carte postale inachevée.

Les comédiens illuminent la scène, Luc-Antoine Diquéro, Cécile Garcia-Fogel et Stanislas Stanic qui jouent des êtres plus ou moins blessés, eux aussi, malgré la distance temporelle et comme par réfraction en victimes de bombe à retardement.

Unis par une relation fraternelle profonde, ils expriment une sensibilité à fleur de peau, jouant du non-dit et de l’implicite, entre colère rentrée puis éclat libératoires.

L’aîné (Luc-Antoine Diquéro) porte un fardeau psychologique symbolique – dévalorisation et mépris de soi, haine portée à ses proches et au monde entier : le comédien joue la vérité et l’authenticité d’une dérive paradoxale, vivace et énergique.

Fragilisé par la boisson, reflet du père, il n’en dégage pas moins force et convictions.

Le frère qui a fui ses origines pour s’installer à la ville est un intellectuel, situé confortablement du « bon côté », en messager des causes humanitaires et en défenseur obstiné et sentencieux de tous les exclus et « étrangers » de la terre.

Le jeu de Stanislac Stanic est persuasif dans sa manière de ne pas trop s’engager, accordant à la parole la puissance significative du partage et de l’équité raisonnée. Et quand il revêt le rôle du bourreau algérien, il sait interpréter un personnage apparemment aux antipodes du premier, avec la même fermeté et la même rigueur. Or, la dialectique des deux figures opposées aboutit à un enfermement similaire.

Quant à la sœur, incarnée avec la présence radieuse et la voix feutrée de Cécile Garcia-Fogel, plus naïve que ses frères au départ, elle clôt l’expérience loin au-delà d’eux, en les « dépassant » grâce à sa propre conscience féminine éclairée qui se lasse de ces jeux de guerre de soldats dits virils mais plutôt vindicatifs et vengeurs.

Voiture de tourisme ou camion militaire, le conducteur tourne son volant sous un jeu bruyant de batterie de cuisine en ferraille, métaphore des cantines rustres d’époque.

Des canapés et fauteuils changent d’horizon sur le plateau, une grande table de bois porte un grand plat de couscous avec le parfum de ses feuilles odorantes plantées : soit l’embuscade miniaturisée de Palestro qui se revit dans un décalage expressif.

Tom Boyaval, Etienne Bianco et Guillaume Jacquemont, les apprentis acteurs issus de l’ESCA d’Asnières, incarnent la jeune génération – celle qui officiait dans les années de guerre, appelés du contingent, armée régulière et parachutistes.

Innocence d’un jeune âge, foi dans les gradés, ils racontent leur désenchantement, en jouant au ballon avec un jerrican, chantant et révélant élan, énergie et vivacité.

Au-delà de ces temps et lieux tragiques, la bonne humeur et la sensibilité des personnages-acteurs diffusent sur la scène la vitalité inexorable d’un beau spectacle vivant, qui sait mêler les tensions du passé à un présent incertain qui doute encore.

Ce spectacle mérite longue vie sur les scènes de France, d’Algérie et de tous pays.

Véronique Hotte

L’Atalante 10 place Charles-Dullin 75018 Paris, du 24 mars au 1er avril 2017, lundi, mercredi et vendredi 20h30, jeudi et samedi 19h, dimanche 17h. Tél : 01 46 06 11 90

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