Les Bas-Fonds de Maxime Gorki, d’après la traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Eric Lacascade

Crédit photo : Julia Riggs

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Les Bas-Fonds de Maxime Gorki, d’après la traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Eric Lacascade

 Depuis la salle, le public découvre sur la scène d’Eric Lacascade le volume immense d’une cave aux allures de vaste grotte enfouie – voûte de pierre grisâtre et lézardes – un refuge improbable qui accueille pour une nuit ou deux toute la misère du monde : les pauvres que dégorge la société des couches misérables et des marginaux en vrac – sans abri, sans-logis, Sans Domicile Fixe, vagabonds et errants -, exemples involontaires et criants d’une « exclusion » admise entre pauvreté et quart-monde.

Ce sont des êtres incapables de résistance, ne serait-ce qu’individuelle : ils boivent ensemble, oublient, lisent, versent dans la folie, jouent et assistent aux histoires de cœur et d’affaires des maîtres et malfrats du lieu, Vassilissa et son mari véreux.

La première est la maîtresse de Pepel, jeune voleur au service des sales besognes du couple, qui en pince désormais pour la sœur plus jeune de Vassilissa, Natacha.

Le succès russe vint à Gorki en 1902 lors de la première des Bas-Fonds au Théâtre d’Art de Moscou. Sur la scène, le thème est nouveau : une mise en lumière pittoresque d’un asile de nuit « avec ses hôtes, des ci-devant mêlés à des hommes du peuple, déchus, compliqués, passionnants » (Nina Gourfinkel).

Stanislavski découvre dans Les Bas-Fonds une vision autre, « un nouveau ton, une nouvelle manière de jeu, un nouveau réalisme, un romantisme particulier. »

La langue vivante résonne entre théâtre et didactisme, spontanéité et prédication.

Le héros revêt désormais l’allure d’un vagabond fantaisiste qui ne plaide pas tant pour le changement de l’homme mais pour ses conditions d’existence. Héros indistinct, il est une figure moderne, multiple, tourmentée, contradictoire, « un instrument de démolition du monde ancien, un explosif révolutionnaire ».

L’un des personnages, Satine, dans ce décor dégradé d’un asile de nuit, accorde sa foi en l’homme et sa résonance, sa capacité de création et en lien avec la nature.

Le metteur en scène Eric Lacascade qui a déjà monté Les Barbares de Gorki dans la Cour d’Honneur au Festival d’Avignon en 2006 et Les Estivants en 2008 au Théâtre national de Bretagne, monte Les Bas-Fonds, pièce-culte qui révéla en 1982 les metteurs en scène Gildas Bourdet et Alain Milianti, et le comédien Jacques Bonnaffé.

La direction d’acteurs des Bas-Fonds – chœur et sentiment collectif de la troupe d’un côté, notes personnelles de figures irradiantes de l’autre – offre une matière théâtrale mobile et vivante, un élan spontané d’humanité vivifiante qui fraie bien avec l’art. Tous envahissent l’espace, l’ouvrier et son enclume, sa femme malade qui va et vient, une jeune fille égarée et lectrice, le Baron, l’Acteur, et les autres… dont Louka qui, en diffusant sa parole de réconfort, diffère de l’amertume hargneuse des autres.

Saluons Murielle Colvez, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Arnaud Churin, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, pénélope Avril, Laure Catherin, Georges Slowick, Leslie Bernard, Arnaud Chéron, Stéphane E. Jais, Christelle Legroux et Gaëtan Vettier et Eric Lacascade lui-même.

Ils entrent fougueusement dans le jeu, faisant le don scénique de l’âme et du corps.

Cette armée de laissés-pour-compte – via l’art théâtral – diffuse un souffle libérateur, un ouragan d’espérance, une foi dans la bataille livrée contre les bas de la vie pour la quête d’un équilibre minimal contrôlé et pour savoir se tenir debout dans la dignité.

Telle une danse silencieuse, les vêtements s’élèvent ou descendent des cintres, habits de ville qui désignent ceux qui les portent comme des êtres urbains appartenant à la société des hommes à part entière, enfants devenus trop grands aux abords des rangées de petits lits bordés de couverture -manière Blanche-Neige.

Quand la crise survient à l’acmé des tensions conflictuelles entretenues par les autorités de l’asile, les lits sont renversés, cassés et amassés en gravats informes.

Il n’est plus d’enfance, ni repos, ni confort consolateur pour une humanité desservie.

Reste l’oubli dans l’alcool, le rêve et les chansons conviviales – un tour de passe-passe inouï dans lequel excelle Lacascade : l’une des scènes finales installe un bar à bières, comptoir de canettes dansantes, sonnantes et trébuchantes, un festival de lancers de jets liquides – cirque et jonglage – et les buveurs s’en donnent à cœur joie.

Reste la passion de l’homme qui n’en finit pas de détruire pour toujours reconstruire.

Véronique Hotte

Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux – Théâtre de la Ville, du 17 mars au 2 avril à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67

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