L’Etat de siège de Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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L’Etat de siège de Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

C’est en 1941 que Jean-Louis Barrault et Antonin Artaud ont l’idée de monter un spectacle ayant la peste pour sujet. Selon les principes du second, le premier adapte au théâtre Le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe. Contraint d’interrompre sa collaboration avec Artaud, Barrault se tourne naturellement vers Camus – qui travaille à son roman La Peste – pour mener à bien son projet de mythe moderne.

La pièce n’a rien à voir avec le roman, deux objets étrangers l’un à l’autre. Barrault montre le canevas scénique à l’écrivain, l’invitant à y insérer des dialogues.

Le metteur en scène partage avec l’auteur l’ambition rêvée « de mêler toutes les formes d’expression dramatique depuis le monologue lyrique jusqu’au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur. »

Moralité du Moyen Age ou moralité espagnole « auto-sacramentale », spectacle allégorique sur des sujets aisément repérés par les spectateurs, L’Etat de siège de Camus, créé en 1948 – musique d’Arthur Honegger, décors et costumes de Balthus -, après les horreurs de la guerre, se lit comme une moralité moderne.

Briser le carcan des formes classiques et ramener le théâtre à la réalité corporelle, tel est l’enjeu du dramaturge qui tend à porter attention à l’inscription nouvelle sur le plateau d’une langue du peuple destinée au peuple et à faire se mouvoir le jeu vivant d’un mouvement scénique choral dans la mise en spectacle des groupes collectifs.

La ville – et ses habitants – tétanisée par le Mal, s’impose sur la scène de manière éclatée ou fragmentaire, selon les quartiers – centre-ville, lieux de divertissements, palais du gouverneur ou port maritime – et selon le cours aléatoire des événements.

Le mythe identifiable en 1948, n’est est pas moins lisible aujourd’hui pour Emmanuel Demarcy-Mota, metteur en scène engagé et directeur actif du Théâtre de la Ville.

Sont fustigés – via l’allégorie – la dictature hitlérienne, le fascisme espagnol, tous les régimes totalitaires dont le régime communiste, les menaces et les interdictions significatives de l’abstraction administrative et bureaucratique de l’Oppression.

Flanqué de sa secrétaire – figure féminine élégante et funeste (Valérie Dashwood) -, La Peste (Serge Maggiani) est un cynique qui s’adresse ainsi à la Ville et au peuple :

« Il est interdit le pathétique, avec quelques autres balançoires comme la ridicule angoisse du bonheur, le visage stupide des amoureux, la contemplation égoïste des paysages et la coupable ironie… Tous suspect c’est le bon commencement… Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice. »

Immobilisme, repli sur soi angoissé, les signes annonciateurs de désastre sont visibles avant l’arrivée du Mal – un morceau d’Histoire argumenté après coup. Emmanuel Demarcy-Mota évoque nos temps immédiats traversés par des climats divers de peur parcourant le monde – montée des extrémismes en Europe et dans le monde, tentations nationalistes de rejet et fermeture de frontières pour les migrants.

Le sentiment de l’Histoire a recouvert peu à peu le sentiment de la nature dans le cœur des hommes, faisant disparaître peu à peu les paysages. Camus réagit contre cette modernité urbanisée en évoquant bourrasques, tempêtes et peuple marin.

La mise en scène s’ouvre aux vents du large – plateau incliné recouvert d’une ample bâche en plastique noir qui semble protéger canots et matériel artisanal de pêche.

C’est un voile trompeur qui couvre la Bête en travail et son acolyte féminin, tapis.

Le peuple apparaît pourtant, bottes, ciré de pèche, prêt à réagir contre l’oppresseur.

Les hommes et femmes surgissent de tous côtés, coulisses, dessous de scène …

Les puissants envahissent la salle et ses étages, dominant le monde de leur superbe. Les écrans divulguent une mer en colère et des visages arrogants.

Soulèvements humains, soubresauts terrestres, les alertes se succèdent.

Le public est proche des interprètes, s’animant et déclamant tout près de lui, et les scènes amoureuses apportent la teneur d’une belle passion – un baume à l’âme.

Diego et Victoria luttent pour que vive, s’impose et perdure leur amour contre le groupe, le collectif politique et l’administration coercitive. Les deux amoureux sont particulièrement convaincants – Hannah Levin Seiderman et Matthieu Dessertine.

Et Hugues Quester, Alain Libolt, Philippe Demarle, Jauris Casanova, Sarah Karbasnikoff et tous les autres… illuminent le plateau de leur présence individuelle et collective, bravant la houle totalitaire comme le matériau un rien pesant de la pièce.

Véronique Hotte

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, du 8 mars au 1er avril. Tél :01 42 74 22 77

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