Providence, texte de Olivier Cadiot (Providence -Editions P.O.L), mise en scène de Ludovic Lagarde

Crédit photo : Pascal Gély

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Providence, texte de Olivier Cadiot (Providence – Editions P.O.L.), mise en scène de Ludovic Lagarde

 Le dernier roman d’Olivier Cadiot déplie quatre récits aux narrateurs proches.

Le premier volet de la tétralogie, Quel lac aimerions-nous, invite le public au règlement de comptes entre un personnage et son auteur. Le deuxième volet, Comment expliquer la peinture à un lièvre mort, raconte le bonheur d’un jeune homme qui se transforme en vieille dame ; le troisième, Illusions perdues, évoque une traversée balzacienne féminine en diligence, et le dernier, Providence, expose un être nostalgique qui prépare une conférence pour preuve de sa santé mentale.

Le metteur en scène Ludovic Lagarde et son compagnon de jeu, l’auteur Olivier Cadiot, ont à leur actif des spectacles antérieurs fort réussis – par exemple, Le colonel des Zouaves (1997) et Un Mage en été (2010). Ils portent le roman Providence à la scène, en resserrant l’œuvre sur le premier et le dernier volet.

L’action se déroule dans une maison sise au bord d’un lac – un salon avec canapé en guise de bureau dans la proximité efficace d’un studio d’enregistrement luxueux -, non seulement un lieu d’accueil design – scénographie d’Antoine Vasseur -, mais un espace apprécié et convoité par le narrateur – hôte qui déploie ses performances.

L’acteur – Laurent Poitrenaux qui assume sur le plateau l’incarnation de l’entreprise des deux premiers – se fait expérimentateur inventif, fabricant facétieux à vue de fictions variables que parachève un dispositif sonore et musical conçu avec l’Ircam.

Prince d’une poétique de l’esquisse, le comédien lève le doigt : se déclenche aussitôt l’ambiance musicale privilégiée, le choix de la pureté d’un registre, classique ou moderne, et mêlant les styles, les époques dont les décennies les plus récentes.

L’acteur-narrateur s’adresse au spectateur et lui parle à l’oreille, suivant les méandres de ses humeurs fantasques de l’instant, vivant un temps présent d’extrême immédiateté, à l’ombre troublante et in-tranquille de l’écriture.

Il installe le personnage invité – sa créature – en situation dans un cadre ponctué :

« Sans moi tu es un homme ordinaire (…). Sans moi tu es tout seul, et un homme seul ne vaut rien du tout. »

Se sentir exister, éprouver le souffle et la respiration à l’écoute de la vie, le personnage-auteur et narrateur se lance dans la tourmente, dessinant une danse alerte, levant les bras et tendant les jambes ou tournant sur soi, comme pour arrêter le cours insignifiant des choses au profit de l’élan et de la gloire d’un bel imaginaire.

A la terrasse d’un café face au lac, le narrateur devient par inadvertance une dame âgée prenant le thé dans une solitude immense mais vivable, contrebalancée par la contemplation d’un paysage plaisant. Un temps de suspension absolue.

Plus tard, l’image balzacienne d’une diligence traversant la ville – on pense à tous les chemins possibles des passions amoureuses et adultérines de la littérature – laisse découvrir alentour les beautés irremplaçables d’une Nature consolatrice.

L’auteur et son personnage, le créateur et sa créature, la vérité et la fiction, le roman et l’adaptation théâtrale : l’enchanteur scénique de théâtre échange avec l’autre.

Laurent Poitrenaux excelle à chorégraphier l’écriture en travail, jouant les hauts et les bas d’une création ardente, semblant soulever l’espace pour le faire vibrer encore – dessin de traits aériens, monts aigus et vallées vertigineuses, poésie sismographe :

« Il y a toujours un moment où on est le plus quelque chose… La meilleure façon de grimper dans un arbre, la température idéale de votre corps, le plus beau feu possible réussi, tout ça est sans doute marqué quelque part, mais où ? »

Ainsi, l’espace de jeu entre les deux partenaires ou éléments des couples désignés impose une existence d’autant plus intense que cet interstice s’amenuise dans le même temps – auteur, narrateur et personnage, les trois figures sont de moins en moins dissociables. Et même si le narrateur échappe à lui-même en traquant selon le récit, un personnage autre à chaque fois, il revient instinctivement à son soliloque qu’il a l’élégance d’évoquer humblement, le partageant avec l’autre – le public.

Qu’est-ce que la Providence ? L’ordonnateur et l’ordre créé, le musicien et l’harmonie, l’architecte et le plan, l’auteur et le roman, le metteur en scène et la représentation, l’acteur et la capacité pleine d’ouverture et de présence au monde.

Posant la vocation énigmatique d’une existence livrée au hasard et à la nécessité, le spectacle Providence de Cadiot, Lagarde et Poitrenaux nous conduit là où il veut, dans un dédoublement de soi extravagant, même et autre, entre joie et justesse.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 2 au 12 mars. Tél : 01 46 07 34 50

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