Ne me touchez pas, texte librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos (Les Solitaires Intempestifs), mise en scène de Anne Théron

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Ne me touchez pas, texte librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos (Les Solitaires Intempestifs), mise en scène de Anne Théron

 Le travail d’Anne Théron – femme d’écriture, metteure en scène de théâtre et cinéaste –, déjà remarqué à travers une première version théâtrale de La Religieuse de Diderot en 1997, puis une seconde en 2004, avait déjà frappé les esprits de sa singularité. Artiste associée aujourd’hui au Théâtre National de Strasbourg et à son École – dirigés par Stanislas Nordey -, aux côtés de Julien Gosselin, Thomas Jolly, Lazare, Christine Letailleur et Blandine Savetier, elle a créé L’Argent de Christophe Tarkos, en 2013. Le public troublé et heureux ne peut qu’être reconnaissant face à ce nouveau spectacle Ne me touchez pas qui respire un même bonheur à s’emparer d’une langue somptueuse, ciselée et ordonnancée à l’excès – la langue des Lumières – pour la faire résonner et la malmener dans la fulgurance d’une modernité heurtée, usage de l’anglais, images crues griffant la bienséance, vocabulaire du cinéma. « Vous croassez, Madame, tandis que votre plumage s’effrite », dit le séducteur froid tandis que de son côté, la maîtresse évoquera sa rivale si difficile à séduire, déambulant, « la main entre les cuisses », la caméra la suivant en longs travellings.

En créant Ne me touchez pas, l’auteure-metteure en scène se penche à nouveau sur le XVIIIème siècle, à travers Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et sur la fin du XXème avec la réécriture de ce roman épistolaire par le dramaturge allemand Heiner Müller – Quartett -, emblématique d’une génération engagée.

Anne Théron note que Les Liaisons dangereuses, écrites par un homme et Quartett par un autre, n’en finissent pas de poser en gloire obligée la mort féminine, « deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »

La pièce nouvelle interroge en ce début du XXIème siècle le désir, du côté du devenir des femmes qui finalement ne mourront plus. L’ironie du discours distille toutes les significations du fameux « Ne me touchez pas » si prétendument pudique et féminin face aux sollicitations viriles souvent brutales. Valmont est une machine de guerre dont la langue s’articule autour des exploits de la conquête, mais le guerrier est en bout de course. « Ne me touchez pas », l’interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, une jeune incorruptible qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer en dévoilant sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : « Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »

Le discours amoureux ne se penche pas sur la description du sentiment et préfère s’attacher à l’anatomie corporelle potentielle en passe d’assouvir le désir masculin.

La liberté féminine, l’autonomie, est possible, au prix d’une solitude personnelle.

1789 est l’époque de la séparation des pouvoirs, de la contestation du roi et de Dieu, d’une autre pensée, d’un autre monde – l’évanouissement du Grand horloger. Il est urgent de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors du jeu de pouvoir.

Les deux figures scéniques, Merteuil et Valmont, accomplissent un ultime face à face dans l’épuisement du désir, en présence de la Voix, figure lucide et analytique.

La scénographie de Barbara Kraft participe de cette atmosphère de décadence, d’un monde à bout de souffle qui s’effondre – accrochage de miroirs anciens de galerie, arcades intérieures aux lambris de teinte chaude, sol carrelé et presque abandonné, un joli fauteuil bleu d’époque, une vaste baignoire aux mouvements amples, accueillante et ouverte, qui tient lieu de fameuse ottomane à laquelle fait allusion le texte. Le plateau – manière Enki Bilal – de cette salle de bains de privilégiés suggère le délaissement du temps qui passe et la disparition des êtres voués à la mort.

Sur le mur de scène, côté cloître intérieur, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves et les songes, répondant aux images du texte, mais pas forcément. Des silhouettes, des ombres, comme extraites d’un passé et d’une mémoire universelle – enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont – évoluent dans le lointain, tel un tableau entêtant – ténèbres et obscurité brumeuses.

Les costumes somptueux d’époque pourraient évoquer Marie-Antoinette de Sofia Coppola – bas blancs, jupon-panier, robe de soie colorée et perruque poudreuse.     Pour l’ambiance éloquente de ce songe toujours vivant, extrait du vif des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques, et les dissonances à la guitare électrique de la musique de l’ouest américain à la Neil Young – façon Dead Man de Jim Jarmush – par Jean-Baptiste Droulers et Jérémie Droulers.

Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent.     Marie-Laure Crochant en Merteuil et Tourvel est juste dans son rôle, rebelle à la fois enfantine et de belle maturité ; la Voix par Julie Moulier diffuse toute la distance requise pour l’observation suggestive de ce couple maudit, maléfique et éternel.

Le dépaysement et l’agrément sont complets pour le spectateur : les aveux cyniques d’une affection contrariée – de la part de l’homme comme de la femme – face à l’autre, en général -, les histoires d’amour qui finissent mal, la quête vaine d’autrui, prise dans le filet inextricable des relations de pouvoir, les sentiments forts et l’amour sans joie jusqu’à ce que la mort achève son œuvre de désagrégation. On rêve à l’infini du désir existentiel et de vie qui habite l’être, un trésor si peu manipulable.

Véronique Hotte

 Théâtre des Quartiers d’Ivry – La Fabrique – La Manufacture des Œillets, du 3 au 12 mars. Mardi, Mercredi et Vendredi à 20h30, Jeudi à 19h30,  Samedi à 18h30 et Dimanche à 16h30, Relâche Lundi 6 mars.

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