Tristan, texte, mise en scène, décor et costumes Eric Vigner

Crédit Photo : Alain Fonteray

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Tristan, texte, mise en scène, décor et costumes Eric Vigner

Tristan est un héros mythique né d’une mère qui perdit la vie aussitôt qu’elle la lui donna. A cette tristesse infinie, répond une figure idéale compensatoire – un être existentiel non seulement guerrier, chasseur, athlète, mais aussi musicien et poète.

Tristan détruit un géant qui asservit le royaume de Cornouailles, le Morholt venu d’Irlande exiger son tribut annuel – trois cents jeunes gens et trois cents jeunes filles.

Eric Vigner, l’auteur et metteur en scène d’un Tristan à la fois légendaire et réactualisé en nos temps post-modernes fort troublés voit en ce monstre du Moholt, par-delà les siècles, le groupe Boko Haram dont le rapt de deux cents dix-neuf lycéennes à Chibok au Nigéria en avril 2014 saisit tous les esprits d’horreur.

La trivialité du monde est évoquée à travers le rappel à la mémoire des images en vrac qui ont marqué notre actualité sombre et délétère plus ou moins immédiate – l’étudiant en chemise blanche sur la place de Tian’anmen en juin 1989, la chute des Twin Towers en septembre 2001, la mort de Mohammed Merah en mars 2012, les images sanglantes de guerre récentes venues d’Irak, de Libye et de Syrie…

Le cours d’Histoire survolée est un peu aléatoire et désinvolte, même si les Temps lointains et les temps actuels se rejoignent dans un même constat de violence.

Or, Tristan recouvre l’expérience de Tristan et Yseut, un duo mythique dont la dynamique repose sur la présence d’un tiers, Marc, l’époux d’Iseut.

Que vaut l’amour de soi avec l’autre dans une passion inscrite à l’intérieur d’une société dénaturée qui ne prend plus en compte les valeurs humaines collectives ?

Le seul recours peut-être de survie à travers la douleur et la mort incontournables.

Tristan tue encore un dragon pour libérer l’Irlande et sa princesse Iseut la Blonde, près d’être mariée à un imposteur qui se prétend victorieux du monstre. Le preux frôle la mort et ne survit que grâce aux dons de guérisseuse d’Iseut qu’il est venu conquérir pour son oncle, le roi Marc. Entre Tristan et Yseut, s’impose l’interdit du mariage, de la loyauté du vassal au roi et du sentiment filial envers cet oncle.

En dépit des lois, les jeunes gens sont pris dans un lien éternel qu’a filé patiemment le destin : à leur retour vers le roi Marc, ils boivent le liquide magique, amour et mort.

A la cour de Cornouailles, le couple devient trio. Dès lors, la quête des amants clandestins – l’union avec l’Autre – s’accomplit en déjouant la jalousie du roi.

Au rendez-vous de la fontaine, Marc les épie : ils sont mis au ban de la société.

Les amants connaissent un court exil dans le cercle enchanté d’une même solitude. Le roi les voit dans la forêt : l’épreuve de la séparation définitive les mène à la mort.

En dépit du texte simplificateur et naïf, la mise en scène d’Eric Vigner égrène une succession soignée de tableaux scéniques plastiques : théâtre, musique, vidéo.

Alternent, entre des scènes de fusion de Tristan et d’Yseut, des moments de farce et de comédie, l’apparition de deux figures grotesques shakespeariennes à collerette blanche, des doubles de Rosencrantz et Guildenstern incitant Marc à punir Tristan.

Musique baroque ou chansons d’aujourd’hui au micro, les ambiances révélées à la lumière du ciel ou dans l’espace festif des spots d’intérieur, ou bien les atmosphères furtives réfugiées dans des alcôves plus intimes offrent un échantillon complet des sensations de vie – l’attention aux tragédies du monde ou à la gaieté d’un moment.

A la fin, des rideaux et panneaux qui s’ouvrent, porteurs de paysages et de forêts pourraient à s’y méprendre désigner des tapisseries courtoises et moyenâgeuses.

La mer oriente ainsi le destin de Tristan d’un rivage à l’autre du monde celte, entre la Cornouailles, l’Irlande et la Petite Bretagne. La question des origines du mythe de Tristan n’est pas tranchée, entre les tenants des sources celtes, persanes, arabes.

La planète se partage ce beau jeune homme en tenue claire – rappel de l’étudiant chinois déjà cité mais terrassé -, échoué actuellement sur toutes les plages du monde, migrants fuyant la guerre, la misère, le terrorisme et les guerres incessantes.

Les jeunes gens promis à la lumière et au soleil rejoignent trop vite l’ombre lunaire.

Ont-ils pu connaître cette exaltation d’une vie partagée avec un autre soi-même ?

Bénédicte Cerutti retient l’attention, narratrice à la vêture baroque et à la belle voix acidulée et posée. Les comédiens enjoués sont attachants : Zoé Schellenberg, Matthias Hejnar, Alexandre Ruby, Jules Sagot, Isaïe Sultan, Mathurin Voltz.

Une tentative honnête, malgré ses maladresses, de porter un mythe à la scène.

Véronique Hotte

T2G – l’Art comme expérience – Théâtre de Gennevilliers, CDN de Création contemporaine, du 21 au 26 février. Tél : 01 41 32 26 26

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