Le Quatrième Mur, à partir du roman de Sorj Chalandon (Prix Goncourt des Lycéens 2013), adaptation et mise en scène de Julien Bouffier

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Le Quatrième Mur, à partir du roman de Sorj Chalandon (Prix Goncourt des Lycéens 2013), adaptation et mise en scène de Julien Bouffier

 Salle éteinte, le spectateur est invité à frayer avec l’obscurité, l’ombre et l’incertitude.

Un homme au crâne rasé, torse nu, se tient debout, éclairé dans une sobre nudité avant qu’une femme ne descende de la salle et monte sur la scène pour le rejoindre.

A travers la caisse de résonance voulue par les micros-HF, les deux personnages initient un dialogue où il est question de théâtre, de maladie fatale, de guerre et de retrouvailles ultimes pour la formulation d’un souhait à réaliser, en dépit du mal.

Narratrice du récit et metteure en scène imprévue, l’amie parisienne qui surgit porte sur ses épaules le projet de l’ami juif libanais qui, condamné par la maladie, ne pourra accomplir la création d’Antigone d’Anouilh à Beyrouth sur la ligne de démarcation de la guerre civile (1975-1991) – Première Guerre du Liban – qui sépare le pays en deux. Un cinéma désaffecté tiendra lieu de salle de théâtre sur cette ligne.

La militante pro-palestinienne partage l’amour du théâtre avec le mourant, comme le rêve utopique de réconcilier un jour toutes les parties hostiles d’un conflit ardent.

L’étudiante (Vanessa Liautey) acquiesce au même désir d’ouverture pour un accord.

Le public ne reverra plus l’homme – instigateur du songe, disparu par un destin contraire : l’acteur – Alex Jacob – enfile son t-shirt et redescend à jardin d’un piédestal à la pente oblique pour devenir le musicien qu’il est, guitare basse, recréant une atmosphère musicale atypique à partir, entre autres, des refrains populaires fredonnés de la chanson planétaire de Simon and Garfunkel, Sounds of silence.

Tel un rêve audacieux – apprécié comme impossible -, seront réunies sur la scène les communautés qui ne s’approchent, ni ne se fréquentent jamais, mais au contraire nourrissent entre elles constamment une haine inextinguible, à chaque fois ranimée.

La figure d’Antigone dans les répétitions est tenue par une Palestinienne, interprétée pour le théâtre par la belle actrice et metteure en scène libanaise Diamond Abou Abboud.

Aux côtés de l’héroïne qui dit non et refuse l’intolérable au nom d’une vérité existentielle et une justice universelle, se rassemblent des comédiens druzes, juifs, maronites, chiites dont la rebelle porte implicitement le message de reconnaissance.

La scénographie d’Emmanuelle Debeusscher et du metteur en scène-adaptateur Julien Bouffier de ce Quatrième Mur, inspiré du roman du grand reporter de guerre et homme de plume Sorj Chalandon, est savamment articulée, entre images projetées de documents et d’archives – façades d’immeubles griffées et blessées par les tirs incessants et accumulés et pléthore de murs détruits et dégorgés – et images urbaines du Beyrouth d’aujourd‘hui peu à peu reconstruit, entre visions colorées et oniriques, entre images filmées de répétitions fictives des comédiens libanais et français sur une terrasse au-dessus de la ville, entre tirs de roquettes et snipers.

La petite esplanade inclinée penche plus ou moins, simulant l’inconfort de la guerre et de ses positions – glissement de la station debout et affaissement des corps. En élévation, un écran – sorte de drap blanc qui monte ou descend, devenant linceul pour les victimes civiles ou militaires de la fureur aveuglée des conflits irréversibles.

Les comédiens libanais filmés dans leur double rôle – masque de théâtre mais aussi masque de la réalité civile de la guerre – sont particulièrement émouvants, tendus par la loi intérieure qui dicte leur posture : à l’image, Raymond Hosni, Yara Bou Nassar, Joyce Abou Jaoude, Mhamad Hjeij, Elie Youssef, Joseph Zeitouny, et à la voix, Stéphane Schoukroun.

La première partie est lumineuse et les enjeux sont clairement dessinés – analyse des positions de chacun dont celle de la metteure en scène occidentale qui prétend régler tous les conflits, observation patiente des hostilités à travers des acteurs engagés théâtralement et politiquement, rencontres avec la motivation et la pratique quotidienne des snipers.

La seconde partie qui correspond aux massacres en 1982 de Sabra et Chatila, deux camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth-Ouest entourés par l’armée israélienne et mis à mal par les phalangistes – poussière, destruction, carnage et morts inacceptables et gratuites des civils – est forcément dramatique, et la comédienne qui rapporte les faits comme celle qui, en même temps que le public, les reçoit, narratrice et créatrice d’Antigone, à travers l’écriture réaliste de Chalandon, n’accorde pas le recul ni la distance nécessaires à la respiration du théâtre.

Le monde se fige, interloqué de tant d’horreurs ; et la présence durable de la fillette occidentale avec ses soucis d’enfant résonne faussement, décalée du récit porté.

Un beau travail qui met en voix le récit magnifique – fiction et réalité –de Chalandon.

Véronique Hotte

Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Scène, les 2 et 3 février. Le Tarmac – Scène internationale francophone à Paris –, les 1er, 2, 3 et 4 mars.

Théâtre du Vésinet, le 7 mars.

Théâtre de Saint-Quentin-en- Yvelines, Scène nationale, les 29 et 30 mars.

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