Intérieur de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Nâzim Boudjenah

Crédit Photo : Simon Gosselin, collection Comédie-Française

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Intérieur de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Nâzim Boudjenah

 En 1985, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Claude Régy fait découvrir à un public émerveillé la teneur délicate du théâtre de Maeterlinck, révélant au jour les ombres et les lumières d’Intérieur, une pièce écrite « pour marionnettes », comme La Mort de Tintagiles que le maître d’œuvre monte en 1996 dans ce même théâtre.

En 2014, le metteur en scène renoue avec Intérieur en compagnie de comédiens japonais pour le Festival d’Avignon et le Festival d’Automne à la Maison du Japon.

Marionnettes, comédiens nippons, théâtre bunraku et nô, même parenté spirituelle.

Il revient aujourd’hui à l’acteur de la Comédie-Française Nâzim Boudjenah de mettre en scène à son tour Intérieur (1894), soit la promesse fascinante et troublante d’une maison éclairée et perdue dans la nuit. Avec un tact sûr et précaution infinie, la représentation fait miroiter un esthétisme japonisant qui se mêle à la perspective de l’œuvre picturale de Paul Delvaux, tel Skeletons in an office (1944), si ce n’est que la présence de la mort surréaliste flotte avec Maeterlinck à l’extérieur seul de la maison.

Un vieil homme, accompagné d’un étranger vient de trouver le corps d’une jeune fille noyée ; il doit annoncer le tragique événement à la famille. A travers les fenêtres de la maison isolée, ils observent le père, la mère – un nourrisson dort dans ses bras – et leurs deux autres filles qui veillent sereinement. Alors qu’approche le cortège des villageois, l’Ancien ne se résigne pas à pénétrer le foyer pour en briser l’harmonie.

« Je ne savais pas qu’il y eût quelque chose de si triste dans la vie, et qu’elle fît peur à ceux qui la regardent …Ils ont trop de confiance en ce monde… Ils croient que rien n’arrivera parce qu’ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu’il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas aux portes des maisons. »

La « petite vérité » d’effroi qu’il recèle paraît les lui fait voir depuis un autre monde.

Marie, la petite-fille, surgie du cortège des villageois, arrive auprès de son grand-père en préférant retarder l’annonce tragique alors qu’à sa suite Marthe, la seconde petite-fille, s’étonne de ce silence prolongé – un non-engagement avéré de l’adulte qui lui répond :

« Marthe, Marthe, il y a trop de vie dans ton âme, tu ne peux pas comprendre… »

La vision semble flotter selon deux dimensions qui se croisent et se rejoignent – l’une venue de l’extérieur et du dehors passe objectivement le seuil du palier du foyer éclairé tandis que l’autre – métaphore de la posture existentielle – répond plus intimement à une observation introspective et sensorielle du for intérieur de l’être.

Pour Nâzim Boudjenah, la pièce convoque la confrontation intérieure « sans cesse repoussée mais sans cesse convoquée » avec la réalité de la mort – une vie repliée à la façon des papillons qui ne déploient leurs ailes que dans l’intuition des songes – une conscience active revisitée toujours qui départage l’essentiel de l’accessoire et qui n’en finit pas de s’étonner de ce miracle hasardeux d’être au monde et de vivre.

Pour servir cette fresque vivante – visuelle autant que tactile et ressentie -, se sont joints au metteur en scène les talents du scénographe Marc Lainé, du créateur graphique Stephan Zimmerli et de l’animateur vidéo des dessins Richard Le Bihan,

Avant d’être de chair, les personnages sont les petites ombres animées venues du lointain d’une estampe japonaise silencieuse, jouant de l’illusion d’optique et de la peinture symboliste, qui offre au public admiratif une géographie inventée avec sa longue rivière sinueuse et miroitante sous le balancement paisible des branches de quelques arbres de la berge, près de l’eau bercée de reflets changeants. Les silhouettes approchent et s’incarnent : les personnages investissent le plateau de théâtre.

La maison de bois donne à contempler ses lignes pures et claires, ses larges baies baignées de lumière et son toit de chaume envahi par une végétation bienfaisante.

Tout est calme et tranquille, à la manière baudelairienne ; la puissance évocatrice du sombre décor enfantin de bois qu’un paysage de verdure domine suscite rêves et craintes ; derrière la lumière heureuse entrevue, se tapit l’ombre du malheur.

Entourée d’une Nature consolatrice, l’âme recèle l’intuition existentielle de sa mort.

Pour partager ces ondes de vie et de mort, entre le silence tendu des instants et l’oubli salvateur des personnages blottis en leur imaginaire, les comédiens Thierry Hancisse, Anne Kessler, Pierre Hancisse et Anna Cervinka témoignent d’une rare attention au monde et d’une écoute fort juste du battement des cœurs à l’unisson.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, du 26 janvier au 5 mars. Tél : 01 44 58 98 58

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