Le Voyage de Benjamin de Gérard Wacjman (Actes-Sud Juniors) d’après Les Voyages de Benjamin III de Mendele Moïcher Sforim, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman – spectacle tout public à partir de 7 ans

Crédit photo : Cosimo Mirco Magliocca

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Le Voyage de Benjamin de Gérard Wacjman (Actes-Sud Juniors) d’après Les Voyages de Benjamin III de Mendele Moïcher Sforim, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman – spectacle tout public à partir de 7 ans

 « Je voulais autre chose, voir autre chose, aller au-delà de l’horizon, je voulais connaître le monde dont parlent les livres. Je me parlais à moi-même : Benjamin, il faut que tu ailles voir s’il n’y a pas un autre endroit dans ce monde où la vie serait meilleure. J’avais lu un livre d’explorateur où on parlait d’un pays magnifique, aux sources du fleuve Sembation … Je rêvais d’y aller, mais je restais là sans bouger.

Le dehors, le monde, l’aventure, ça me faisait un petit peu peur. »

Tels sont les aveux de Benjamin, entre introspection pleine d’humilité et posture philosophique, flanqué de son ami Senderl, sous les auspices de Madame La Conteuse qui narre le périple et commente l’expérience avec intonations acidulées.

Les acteurs enthousiastes du Voyage de Benjamin, Emilie Cazenave, Timothée Lepeltier et Aurélien Pawloff n’arpentent pas la scène sur la pointe des pieds, dirigés d’une main de dame ardente, la metteure en scène Brigitte Jaques-Wajeman.

Sauts de joie, claquements des pieds en l’air, courses vives et bel élan, les protagonistes accordent leurs pas cadencés – cris, chants et airs de joie – à travers la chorégraphie judicieuse faite de simplicité et d’évidence de Sophie Meyer.

Le maître en quête d’ailleurs engage son disciple à le suivre, depuis leur village de Boulba, afin de fuir l’autorité abusive du Pristav et sa suite orchestrée de pogroms.

Benjamin déclame et explique son projet, le verbe haut et la parole facile, à son ami gentiment balourd et peu loquace mais à l’allure réconfortante d’ourson d’enfance.

Reste pour l’innocent à quitter une femme trop autoritaire qui le fait souffrir.

Il faudra au seigneur aventurier traverser la forêt – espace initiatique et inconnu – , son vert feuillage reflété sur le plateau, et rencontrer la peur et l’effroi tant redoutés.

Or, se jeter parterre à plat ventre et cacher ses yeux de ses mains pour ne pas être vu n’y feront rien, arrêtant net l’élan de toute exploration possible du vaste monde.

Madame L’Oiseau et Madame La Conteuse – métamorphose judicieuse de l’actrice avant d’autres rôles masculins à venir – veillent à fortifier les projets de Benjamin, en piquant au vif son amour-propre et en l’incitant à l’action utile et nécessaire.

Des animaux exotiques – lion, tigre ou bien ours – apparaissent ; un masque suffit à signifier la force bestiale et la puissance noble des grands fauves de tous poils.

Croiser un pauvre – Christophe Colombo – c’est rejouer à sa mesure ludique et espiègle, et en bavardant amicalement, la face inverse de la scène emblématique de Dom Juan de Molière, puisque maître et serviteur lui donnent leur dernière pistole.

La ville de Yorquenou est bien décevante : on y aperçoit un homme à tête de cochon qui baragouine au téléphone ses oui et ses non dans un anglais d’affaires et un autre qui prétend ne pas supporter les étrangers et donne du coup un soufflet aux deux héros, sans parler des bruits grondants de moteurs automobiles et des klaxons aigres dans les rues vidées de toute humanité, au milieu de la cité urbaine anonyme.

Les tours de pacotille – papier de carton kraft – s’effondrent au moindre effleurement.

Accorder sa foi aux inconnus – tel ce Mister Mistery à veste à paillettes scintillantes et haut de forme coloré, vibrant d’une parole arrogante et tapageuse -, c’est risquer l’abus. Et puis le tour est joué quand on passe de l’autre côté du miroir d’un stand de fête foraine : nos deux amis se retrouvent à travailler durement dans une usine, exploités par le cynisme d’un contremaître à béret noir et blouse grise de jadis.

Heureusement, les rivages sont atteints, même si on ne sait quand on pourra traverser la mer, un vaste voile léger et bleu frissonne sous les coups de vent du large. Le mât d’un bateau aux voiles blanches apparaît au loin, peut-être un moyen d’avancer, même en faisant retour chez soi, le pays intérieur du monde meilleur.

Les trois acolytes, flanqués de la présence joliment discrète du violoniste Robin Antunes, déploient des trésors en cascade d’inventivité gestuelle et vocale.

Le jeu d’acteurs experts, les éclats scéniques lumineux et les déguisements furtifs œuvrent pour le jeune public à une saisie clarifiée de la promesse immense de la vie.

Véronique Hotte

Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville, les 16,17 et 19 janvier.

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