La Source des saints de John Millington Synge, texte français de Noëlle Renaude (Editions Théâtrales), mise en scène Michel Cerda

Crédit Photo : Jean-Pierre Estournet

La source des saints photo 2  credit Jean Pierre Estournet .jpg

La Source des saints de John Millington Synge, texte français de Noëlle Renaude (Editions Théâtrales), mise en scène Michel Cerda

 En 1905, Synge (1871-1909) s’est rendu dans les Îles d’Aran pour apprendre le gaélique et vivre avec les paysans ; il y restera plus longtemps que prévu. Sa vie, rappelle Françoise Morvan, traductrice du Théâtre de John Millington Synge (Editions Folle Avoine et Actes Sud), s’est organisée en deux temps : avant la rencontre avec Yeats en 1896 à Paris ; et après, avec la décision formulée de partir pour les îles d’Aran, non de rentrer en Irlande après de longues années d’exil.

L’auteur se sent étranger là-bas, vivant une « figure inversée du retour » – sentiment d’exil, usage de l’anglais maternel malgré le gaélique appris, origine bourgeoise, éducation protestante : l’œuvre du dramaturge irlandais procède de cette époque.

L’artiste troublé perçoit la solitude et l’isolement éprouvés par tous les laissés-pour-compte des comtés irlandais jetés sur les bords de route par la famine – artisans, journaliers agricoles … -, une situation inhumaine familière aux migrants actuels.

La réalité des temps est d’une dureté aigüe : l’anglo-irlandais oral mêlé de gaélique qui ourle l’écriture de Synge – un miroir du grain du parler paysan – réinvente rusticité et sonorité à travers des détails pris sur le vif – vie et portraits de miséreux.

Humour et pessimisme, la teneur de ce parler décalé recrée poésie et résistance.

Pour Noëlle Renaude, traductrice de La Source des saints de Synge (Editions Théâtrales) que met en scène Michel Cerda avec âcreté – rudesse et sensualité mêlées -, l’aventure qui consiste à traverser les landes sous le froid sec hivernal ou sous le vent doux printanier provoque chez le locuteur une difficulté respiratoire, des mots courts, des halètements de bêtes, des bribes de vent sifflé ou de terre essuyée.

Une façon de parler qui ne va pas droit, et qui révèle l’homme, la bête – l’organisme vivant : « Le sens est au bout de l’énigme… Il se gagne par la difficulté à dire. »

Pour le metteur en scène, La Source des Saints rejette sur le jeu d’échiquier les pions égarés de la lucidité et de la clairvoyance dans un monde aveugle et hagard.

Les deux vagabonds qui marchent sur la lande sont aveugles ; un saint leur propose de retrouver la vue grâce à l’eau de source sacrée : marché conclu, mais le couple se sépare dès qu’il peut apprécier la mesure de la laideur du monde. Déception.

Ayant recouvré leur cécité, ils déclinent l’offre renouvelée du saint de les faire voir.

La scénographie d’Olivier Brichet jette sur le plateau l’ombre infinie et la nuit noire dans un silence inquiétant – le sentiment d’une attente malaisée et lancinante.

Un projecteur élevé à jardin sur le lointain éblouit la scène de sa lumière blafarde, sans qu’on ne puisse distinguer quiconque, avant que n’apparaissent deux ombres.

Anne Alvaro incarne Mary Doul et Yann Boudaud Martin Doul, deux figures de cécité mises à mal, incroyablement inventives dans leur démarche et leur élocution ludique.

Des pantins animés et maugréant, des effigies vivantes déséquilibrées, se soutenant l’une l’autre, qui arpentent le plateau avec circonspection et précaution tranquille.

Ces exclus magnifiques déclament à leur manière, se répondant, entre soliloques et dialogues, à l’écoute de leur âme repliée – douleur, souffrance et solitude cruelle.

« Viens avec moi-là on va aller tout au sud, car on en a trop vu d’eux tous à cet endroit-ci, puis c’est petite joie qu’on aurait à vivre près d’eux ou écouter les baratins qui font du gris de l’aube à la nuit. »

En rompant l’expérience de magie religieuse, advient le noir final du monde – un rideau privé tiré sur une société du spectacle et du mensonge. En échange, revient l’éblouissement d’un bien-être à deux – une sérénité intérieure qui fait rempart contre la solitude, l’isolement, l’effroi du dehors et des vastes espaces qui ne protègent pas.

Chloé Chevalier interprète la blonde et rieuse Molly Byrne dont rêve le séducteur Martin Doul, tandis que Christophe Vandevelde joue Timmy, forgeron libre et joyeux.

Quant à Arthur Verret, il est un Saint revisité à la belle figure et à la prestance active, un serviteur du Ciel jeune et affairé dont le temps est compté quand il s’agit d’argent.

Humour et distance, il restitue sa partition avec verve, aisance et application sèche.

Il fait le bruiteur, un prestidigitateur à vue de la sonorisation des éléments, selon la saison, hiver ou printemps. Il arrête sa carriole face au public, avant de faire entendre le vent dans les branches, le pépiement des oiseaux ou leur vol saccadé.

Une façon de restituer la sensation poétique déclamée par Mary Doul : « ça c’est les trilles d’un de ces oiseaux paille qui nous arrivent au printemps de par là-loin de la mer, ça va en faire une belle chaleur là au soleil, puis une douceur dans l’air … »

L’aube peut se lever sur les ombres de la nuit, la Nature revit ragaillardie. Un spectacle performance tenu par des comédiens férus de rupture et de déconstruction.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de Vitry, du 13 au 17 janvier.

La Commune- Centre Dramatique d’Aubervilliers, du 25 janvier au 2 février.

Théâtre de Dijon-Bourgogne, CDN, du 7 au 10 février.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s