Europe Connexion d’Alexandra Badea (L’Arche Editeur), traduction du mandarin Ling-Chih Chow, mise en scène de Matthieu Roy – Compagnie du Veilleur

Crédit Photo : Chien Che Tang

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Europe Connexion d’Alexandra Badea (L’Arche Editeur), traduction du mandarin Ling-Chih Chow, mise en scène de Matthieu Roy – Compagnie du Veilleur

« Tu aurais pu mettre ton intelligence dans des causes plus nobles, tu aurais pu faire de la recherche, tu aurais pu écrire des bouquins, tu aurais pu éclairer le monde, mais tout ça ne t’aurait pas donné tout ce pouvoir… Ce n’est pas que l’argent, c’est la soif de puissance. Tu veux être dans la loge des plus grands. »

Glissées dans l’oreille droite du spectateur muni d’un casque audio, telles sont les paroles au débit régulier du lobbyiste mis à la question par sa propre conscience dans Europe Connexion d’Alexandra Badea, un spectacle créé par Matthieu Roy.

Mais avant la douleur des aveux, s’est déployée dans l’oreille gauche du public la dynamique effervescente de cet expert « ambitieux » – formulation usée qui ne peut apprécier la pleine mesure des enjeux financiers concernant non seulement les entreprises intéressées mais le salaire personnel versé pour ce poste clé en Europe.

Le « tu » est de mise pour le lobbyiste qui raconte la fulgurance de sa trajectoire, auto-satisfait et admiratif d’une destinée que le moindre grain de sable n’enraye.

L’assistant parlementaire auprès d’une députée « commission environnement santé publique et sécurité alimentaire » trahit : il se fait recruter par le lobby des pesticides.

Grâce à la scénographie de Gaspard Pinta, un dispositif quadri-frontal et spacieux d’hôtel de luxe international – salon et chambre privée, design et blanc pur –, le regard du spectateur suit le corps en mouvement du héros de notre temps.

Se succèdent discours et projections de soi pour le service de quelques industriels du monde gagnant : « Tu vas leur dire haut et fort qu’il faudra harmoniser, uniformiser, simplifier … » ; des séances de corde à sauter, puis le repos du guerrier échoué sur son lit, tandis que la voix du personnage-narrateur ne cesse son débit live, sous les trainées bruyantes des avions intercontinentaux en partance.

A ces espaces sonores extérieurs, s’ajoutent ceux – agréables et réconfortants de l’heure de l’apéritif – alcools, vins ou champagnes que l’on verse de la bouteille dans le verre des assaillants arrêtés qui s’accordent enfin un moment de répit.

Ces élus du capitalisme ont leur valet d’hôtel à disposition – Chih-Wei Tseng -, silencieux et efficace, dans une ambiance de musique soft feutrée.

Quand le héros intrépide sombre dans le sommeil, le spectateur auditeur assiste au claquement aquatique d’une plongée immersive – un acquiescement à l’oubli de soi dans le silence des fonds marins. Et les scènes se répètent en écho ou en quadriphonie, jouées deux à deux par des acteurs masculins et féminins, taïwanais et français, jouant la parole proférée entre les langues mandarine et française.

Brice Carrois porte la prestance à la fois virile et mesurée du winner ; de même, Johanna Silberstein en tenue sensuelle de soirée, et les acteurs taïwanais Wei-Lien Wang et Shih-Chun Wang représentent les battants du côté asiatique du monde.

Le lobbying exerce une pression sur les pouvoirs publics – les décisions du Parlement Européen – pour faire triompher des intérêts privés en votant des textes qui leur soient favorables, et le conseiller a beaucoup de reproches à se faire, provoquant « naturellement » des drames écologiques humains et personnels.

La part maudite de ces agissements – leurs conséquences néfastes réelles – est évoquée à travers les morts occasionnées, des pantins grandeur nature que manipulent les acteurs, figures sorties d’un sac avant leur déposition sur un lit.

Vivants et morts se côtoient – réalisme et fantastique – dénonçant le délitement des valeurs universelles et humanistes des sociétés arrogantes d’un monde globalisé.

Un travail théâtral magnifique – direction d’acteur, scénographie, sons et lumières.

Véronique Hotte

Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines –, 4 bis, cité Véron 75018 Paris, du 13 janvier au 4 février. Tél : 01 42 55 55 50

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