Elvira – Elvire Jouvet 40, texte de Brigitte Jaques-Wajeman, mise en scène de Toni Servillo, dans le cadre du Festival italien

Crédit photo : Fabio Esposito pour le Piccolo Teatro di Milano

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Elvira – Elvire Jouvet 40, texte de Brigitte Jaques-Wajeman, mise en scène de Toni Servillo, dans le cadre du Festival italien

Nous sommes redevables à la metteure en scène Brigitte Jaques-Wajeman d’avoir créé Elvire Jouvet 40 (1986), d’après Molière et la comédie classique de Louis Jouvet. Le spectacle – un souvenir mythique de théâtre avec Philippe Clévenot et Maria de Medeiros – est singulier en ce qu’il ouvre le regard du spectateur au laboratoire dramatique de la scène – un art sensible du plateau, une préparation expérimentale à l’art du comédien et, plus universellement, à l’art existentiel d’être.

A partir des prises sténo des cours donnés au Conservatoire par l’homme de théâtre, le spectacle retrace méthodiquement sept leçons, données de février à septembre 1940, quand Jouvet enseigne à Claudia, élève de troisième année, une unique scène de Dom Juan de Molière – les adieux déchirants d’Elvire, acte IV, scène 6.

Le maître explique à l’élève tout le sentiment qu’exige le rôle, entre figure rituelle d’annonciation et rappel d’un bel amour passé ; l’épouse délaissée tente de sauver son abuseur de la perte, et Jouvet argumente : « L’intelligence du théâtre, c’est une intuition, qui est difficile à définir, mais qui n’est pas l’intelligence ordinaire des savants; c’est un sens qu’on a, un sens intelligent; et l’explication que je t’ai donnée, ce n’est pas par la pensée que tu pouvais la comprendre, mais en la sentant ».

Tout passe finalement – hors du raisonnement et de l’appel à la connaissance – par le sentiment – potentiel, puissance et faculté – porté à l’excès, libéré et non contrôlé.

Comment « rendre » le personnage ? En puisant dans la femme blessée toute la tendresse déposée et mise à distance encore, qui témoigne d’un amour ardent.

Imploration, tendresse et amour, Elvire sent l’émotion bouleversante de cette démarche que l’actrice doit faire passer et donner naturellement aux spectateurs :

« De grâce, Dom Juan, accordez moi, pour dernière faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes. »

Les temps de cet enseignement sont éloquents puisqu’ils s’inscrivent à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : quatre leçons en février 1940 pendant la drôle de guerre, une leçon en mai pendant la débâcle et l’exode -, deux en septembre pour les débuts de l’Occupation allemande.

Dans la mise en scène de Toni Servillo, grand comédien italien de théâtre et de cinéma, on entend les discours du Fürher voix off, le public sent son sang se glacer.

L’écoute est ainsi tendue et l’attention extrême, les remarques du maître – interprété par Toni Servillo lui-même – font mouche, précises, dures, brutales, contraignantes, humiliantes et parfois blessantes pour l’élève. Placé au premier rang dans la salle, le directeur d’acteur se lève, monte sur la scène, marche et dispense sa leçon.

Claudia (Petra Valentini) – debout sur le plateau – obéit aux remarques et résiste, imaginant même que le sentiment puisse incuber en elle avant de se déployer.

Si les relations de maître à disciple restent conventionnelles, académiques et rigides pour notre regard contemporain, elles n’en témoignent pas moins d’une admiration mutuelle et saisissante entre les débatteurs et partenaires ; de même, entre les acteurs présents, Francesco Marino pour Don Juan et Davide Cirri pour Sganarelle.

Claudia s’appelle en fait Paula Dehelly. Au concours de sortie du Conservatoire de décembre 1940, elle obtient le Premier prix de comédie, en présentant la scène d’Elvire, et le Premier prix de tragédie. Dénoncée en tant que juive, elle est interdite de scène pendant l‘Occupation. Louis Jouvet quitte la France en mai 1941 pour une tournée en Amérique latine, un exil qui durera jusqu’à la fin de l’année 1944. En 1947, il montera Dom Juan au Théâtre de L’Athénée.

Un éclairage fascinant et révélateur de l’art du théâtre dans des temps tragiques.

Véronique Hotte

Athénée Théâtre Louis Jouvet, spectacle en italien sur-titré en français dans le cadre du Festival italien, du 12 au 21 janvier. Tél : 01 53 05 19 19

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