Où les cœurs s’éprennent, d’après les scénarios des films Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert de Eric Rohmer, mise en scène de Thomas Quillardet

Crédit photo : Pierre Grosbois

 

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Où les cœurs s’éprennent, d’après les scénarios des films Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert de Eric Rohmer, mise en scène de Thomas Quillardet 

Après le cycle des Six Contes moraux (1962-1972), le cinéma de Rohmer se penche sur la série des Comédies et Proverbes (1981-1987), un regard existentiel porté sur des jeunes gens contemporains et libres, situés hors des repères moraux passéistes.

Les figures juvéniles s’égarent en perdant leur cœur, tentant d’accorder leur désir et leur amour prétendu aux normes d’une société bourgeoise et ouverte.

L’éducation sentimentale de ces amants en herbe, enclins à l’écoute d’un imaginaire prometteur et enthousiaste, fait d’abord l’épreuve d’initiations nouvelles et de vertiges amers à travers l’exploration de la palette des jeux possibles des passions.

Où les cœurs s’éprennent, le titre de la mise en scène de Thomas Quillardet, d’après les scénarii des films Les Nuits de la pleine lune (1984) et Le Rayon vert (1986) de Rohmer, est inspiré de ces vers poétiques rimbaldiens : « Oisive jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/ J’ai perdu ma vie. / Ah ! Que le temps vienne/ Où les cœurs s’éprennent. » (Chanson de la plus haute tour -1872)

Sur la scène de Thomas Quillardet, Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert se succèdent avec un naturel propice à renverser métaphoriquement les astres, côté lune d’abord puis côté soleil, comme si le grain du cinéma de Rohmer – délicatesse et justesse émotive des instants vécus et du sentiment existentiel, l’éclat collectif d’un jour ou l’ombre solitaire d’un autre – s’incarnait à travers le théâtre charnel des corps vivants et furtifs, en mouvement sur le plateau, dans la proximité du public et grâce à des acteurs affranchis et ludiques, jouant la distance et l’ironie amusée.

Les héroïnes des deux comédies rayonnent – âme en quête et jeunesse en peine.

Louise (Anne-Laure Tondu) vit avec son compagnon architecte à Marne-la-Vallée ; elle s’autorise des nuits parisiennes en solo pour tester la mesure de son amour.

De son côté, Delphine (Marie Rémond) dont les vacances en duo sont annulées au dernier moment, se voit condamnée à l’isolement et confinée à Paris pour l’été…

Heureusement, les amis de l’une et l’autre – bons ou mauvais conseilleurs – sont là.

Cette vision scénique n’en reste pas moins fidèle au rêve baudelairien du « vert paradis des amours enfantines » avec la perspective de ses chansons, baisers et bouquets, si ce n’est que la comédie sentimentale se confronte sur le plateau de théâtre avec les accessoires bruts et naïfs de nos temps terre-à-terre – un matériel de dessin pour écoles ou cours d’art, selon la scénographie de James Bandily.

Puisqu’on rénove un studio, une immense feuille blanche de papier cartonné tient lieu de lais muraux immaculés, et la feuille qui recouvre le sol est décollée plus tard, simulant le revers d’un drap de lit dans lequel on se glisse pour se coucher ; un morceau de papier déchiré fait l‘affaire pour inscrire un numéro de téléphone.

Un seau de peinture bleue renversée suggère la mer et un autre rempli de sable que l’on déverse évoque la plage des vacances avec parasol désinvolte ; quelques tréteaux suffisent pour les tables familiales d’amis où l’on déjeune et l’on dîne.

Sans parler des boîtes de nuit où l’on danse, debout sous les spots et en musique.

Les lieux divers et la succession des intrigues se conjuguent gracieusement ; le personnage est à Paris puis à Marne-la-Vallée, un train électrique d’enfant avec son bruit significatif fait office de RER, aller et retour, tandis que la voiture personnelle d’untel peut être utilisée également, un trajet circulaire qui cerne l’intérieur privé.

La comédie sentimentale et sa conversation douce-amère sont jouées par des acteurs limpides dont les dialogues ciselés sont vécus intimement, au souffle près.

Benoît Carré, Florent Cheippe, Guillaume Laloux, Malvina Plégat et Jean-Baptiste Tur apportent la belle couleur de leur personne généreuse, attentive et réceptive.

Les filles peuvent être jouées par des garçons, et le tableau n’en est que plus vif …

Or, les stratégies amoureuses ne varient guère d’un temps à l’autre ; les jeunes gens conservent d’eux et des autres une image qui relève de leur propre création seule.

La postmodernité ne fait rien à l’affaire, les mêmes drames sont provoqués par les mêmes mensonges, les mêmes doutes, les mêmes illusions, les mêmes erreurs d’interprétation, la même confusion entre le monde sensible et l’imaginaire.

Saura-t-on jamais qui on est et qui on aime vraiment ?

Un spectacle de théâtre tout en fraîcheur – émotion, goût de vivre et foi en l’instant.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, du 6 au19 janvier. Tél : 01 43 57 42 14

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