Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, texte français de Michel Vinaver (L’Arche Éditeur), mise en scène d’Alain Françon

Crédit Photo : Michel Corbou

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Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, texte français de Michel Vinaver (L’Arche Éditeur), mise en scène d’Alain Françon

 La fenêtre, l’ouverture accomplie dans un mur qui laisse pénétrer l’air et la lumière, est un élément essentiel – tant quotidien que symbolique – de nos jours infimes et de la vie qui passe sans jamais relâcher sa course. Soit une représentation de la barrière – un repère solide où l’on prend appui – entre l’intérieur spatial qui habite l’être et qu’il habite, et l’extérieur du monde alentour partout animé et plus particulièrement dans la ville que la nature et ses saisons connotent quand surgit le froid de l’hiver.

Dans la mise en scène de la pièce de Botho Strauss, Le Temps et la Chambre (1988), par le talentueux Alain Françon, de larges et hautes fenêtres à jardin s’ouvrent et donnent sur une rue trépidante non visible pour le spectateur, pleine de sons, d’images et de tableaux – situation privilégiée de théâtre dans le théâtre – pour l’observateur contemplatif.

Flaubert, en visionnaire moderne, saisit l’acuité éloquente de la posture :

« Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s’y mettait souvent : la fenêtre, en province, remplace les théâtres et la promenade)… »

Précisément, Julius (Jacques Weber) dit avec un reproche ironique et détaché à son compagnon Olaf (Gilles Privat), un couple beckettien :

« Tu n’as pas encore regardé par la fenêtre aujourd’hui … Les sapins de Noël sont encore sur les trottoirs en février. Des flaques de glace recouvrent le sablage, huileuses, on dirait des feuilles de matière plastique…Tiens, en voilà une avec sa jupe au ras du genou – par ce froid – en collant noir … Jolie petite carpe. Effrayant. Rien qu’à sa démarche elle a déjà quelque chose d’avachi… feuilletage de magazine, pâleur de petit écran. »

Pour que le théâtre de la rue – le Temps – advienne jusque dans l’intérieur de l’appartement – la Chambre – il fallait que soit installé le beau décor de Jacques Gabel : sur le mur de lointain, l’œil est attiré par l’ouverture blanche et spacieuse d’un habitat contemporain tandis que sur le plateau trône une colonne antique élevée, rouge et majestueuse.

Les compères sont installés dos à dos, chacun dans un fauteuil club, l‘un attiré vers la lumière extérieure et l’autre, tourné à cour vers un vaste et imposant mur lambrissé de bois sombre, porte d’entrée et sonnerie.

Et précisément, venue du dehors et par ce pas de porte de tous les romans possibles, surgit la piétonne déjà évoquée initialement qui soufflait dans le col de son pull lamé vert et or, nommée Marie Steuber à résonance durassienne, un rôle admirablement porté par Giorgia Scalliet de la Comédie-Française qui joue toutes les figures rêvées de la femme.

Elle relève les critiques masculines et malhabiles qui ont été faites d’elle.

Est-elle cette voyageuse affairée qui a dû attendre un homme qui n’est jamais venu la chercher à l’aéroport, une scène que l’on verra accomplie avec succès cette fois-là dans la seconde partie de la représentation ?

Cet homme (Charlie Nelson) surgit aux côtés de la dame dans une belle précipitation désordonnée. De même, l’Homme sans montre (Wladimir Yordanoff) avait déjà pénétré dans le hall, à la recherche de l’objet précieux prétendument oublié la veille, à l’occasion d’une soirée festive. Tous arpentent les lieux avec inquiétude, frayant avec Marie Steuber ou avec l’Impatiente, figure radieuse et joueuse de Dominique Valadié.

Que dire encore de ce Parfait Inconnu (Renaud Triffault) ou de l’Homme en manteau d’hiver (Antoine Mathieu) qui a sauvé de l’incendie de son immeuble la Femme Sommeil (Aurélie Reinhorn), nue et portant autour du cou l’adresse exacte de Julius, d’où la déposition de la dame céans ?

Le public ne distingue pas le réel de la fiction, la vérité des faits de l’invention ludique, ni les données objectives d’une narration contrariée par son dérapage, une perspective court-circuitée et probabilisée, esquissée rêveusement dans l’étoffe des songes approximatifs.

Le privilège de l’art consiste à revisiter toujours l’étendue des possibles, suivant le cours chargé d’un imaginaire avide d’explorations infinies.

Une leçon espiègle de vie comme une séance forte de grand théâtre.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, du 6 janvier au 3 février.

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