Déjeuner chez Wittgenstein (Ritter, Dene, Voss) de Thomas Bernhard, d’après une traduction de Jacek St. Buras, mise en scène et scénographie de Krystian Lupa – Festival d’Automne à Paris

Crédit photo : Marek Gardulski

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Déjeuner chez Wittgenstein (Ritter, Dene, Voss) de Thomas Bernhard, d’après une traduction de Jacek St. Buras, mise en scène et scénographie de Krystian Lupa – Festival d’Automne à Paris

Thomas Bernhard fait de la famille Wittgenstein une référence à l’esprit autrichien, au libéralisme, au gain mercantile, à l’indifférence à l’art masquée sous les apparences du mécénat, oubliant en passant le talent musical dont étaient doués tous les membres de la famille Wittgenstein, note Chantal Thomas dans Thomas Bernhard, le Briseur de silence.

« Pendant un siècle, les Wittgenstein ont produit des armes et des machines, puis, pour couronner le tout, ils ont fini par produire Ludwig et Paul, le célèbre philosophe d’importance historique et le fou non moins célèbre » écrit le dramaturge autrichien (Le Neveu de Wittgenstein)

Or, ce philosophe est lui-même tenu pour un fou dans la pièce Ritter, Dene, Voss (1984) ou Déjeuner chez Wittgenstein, que le metteur en scène polonais Krystian Lupa, monte pour la troisième fois en vingt ans – 1986, 2005 et 2016 – avec les trois mêmes acteurs polonais initiaux, tels les doubles des acteurs autrichiens pour lesquels la pièce avait été créée.

Déjeuner chez Wittgenstein expose le retour, pour un week-end dans la maison d’enfance et de famille, de Ludwig, rédacteur philosophique de Logique I et de Logique II, et patient à part entière de l’asile de Steinhof où il se sent bien, dit-il, et est au mieux avec le directeur qui égrène ses conseils médicaux à la sœur aînée au moment de la sortie du « fou ».

Le premier acte – Avant le déjeuner – ne laisse pas paraître sur la scène le convalescent alors que les sœurs parlent de lui en dressant la table pour le repas ; l’aînée se plaint de ce qu’il considère l’asile comme une villégiature alors que son œuvre est étudiée dans toutes les universités.

La cadette Ritter, alcoolique et proche du frère Voss, reproche à l’aînée Dene de s’occuper trop fébrilement et vainement du tyran domestique.

« Je n’avais pas l’intention/de venir ici/Mes sœurs sont mes destructrices/elles me démolissent », répète pendant Le Déjeuner le frère à ses deux sœurs, des comédiennes de théâtre qui ont choisi ce métier pour s’opposer précisément à leur père et à leur frère réfractaires.

En attendant une réconciliation improbable, Dene prépare des beignets, le dessert préféré de son frère qui les lui jette à la face, vaisselle cassée.

Après le déjeuner, la même sœur dévouée lui offre des caleçons en coton dont il se moque, préférant se concentrer sur les portraits de famille qu’il fustige de son ironie cinglante et préfère retourner face contre le mur, afin de cesser des entretiens inutiles avec des fantômes.

Dans une salle à manger aux lambris décrépits et fatigués, un bel appartement aux fenêtres majestueuses et toujours fermées de la grande bourgeoisie viennoise du siècle passé, les acteurs, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik pour la cadette, Agnieszka Mandat pour l’aînée et Piotr Skiba pour le frère, dispensent leurs répliques dans un calme souverain, ayant intériorisé, le temps d’une vie, l’âme de leur rôle.

Silences patients, pauses, paroles furtives libérées ou bien déclamées, sorties précipitées et actes de violence fraternelle, la scène vit au rythme admirable d’une partition musicale cadrée, entre répétitions et variations.

Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris – Théâtre de la Ville, Théâtre des Abbesses, du 13 au 18 décembre.

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