Molly S., d’après Molly Sweeney de Brian Friel, traduction Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

Crédit photo : Frank Béloncle

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Molly S., d’après Molly Sweeney de Brian Friel, traduction Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

Contemplation du cercle lumineux de pétunias – fleurs violettes, roses et blanches – du jardin familial de l’enfance irlandaise de Molly S., que jouxte encore le petit carré de fleurs sauvages et pastels en fouillis éclairé par les fameux « Baby Blue Eyes Flowers » et leur célèbre bleu romantique, avant l’admiration finale du massif d’arbustes plus éloigné, aux verts contrastés, des plus clairs aux plus sombres. L’enfant révèle un détail de paysage grâce à l’art de la couleur et de la tapisserie.

Telle est la leçon de botanique – un rituel affectif – initiée par le père de Molly S, que l’élève s’approprie malgré une cécité dès l’âge de dix mois.

Ces souvenirs de leçons de choses enfantines reviennent dans les monologues de la quarantenaire qu’est Molly aujourd’hui, héroïne du titre éponyme Molly S., d’après Molly Sweeney de l’auteur irlandais Brian Friel (1929-2015) que met en scène la femme de théâtre Julie Brochen.

La pièce en deux actes, inspirée des travaux du neurologiste britannique Oliver Sacks (1933-2015), fait alterner les monologues de Molly, incarnée avec délicatesse par la metteure en scène, avec ceux de Frank Sweeney, l’époux, enthousiaste à l’idée d’une opération qui fasse recouvrer la vue à sa femme Molly et ceux de M. Rice, l’ophtalmologiste.

Or, les couleurs n’existent pas : la couleur n’est pas une qualité des objets, comme la masse, la forme ou la texture -, ni une intuition, mais une construction cérébrale : nul vert de l’herbe à l’extérieur de nous.

Recherches et réflexions anciennes et contemporaines imposent dans les années 1970 une conception autre des couleurs, en dépit de la langue traditionnelle qui recourt à l’expression « vision ou perception des couleurs » alors qu’il s’agit plutôt de « vision ou perception colorée ».

Mais si la couleur ou lumière colorée, au pouvoir d’évocation, symbolise la force créative, clarté du verbe inclus, elle exprime aussi et traduit, au-delà de l’évidence descriptive, les sensations et les émotions de l’être.

Et c’est bien le droit à la sensation pour lequel milite Molly, qui a force de loi pour la non-voyante car si elle recouvre effectivement la vue, son monde intérieur, son univers – entre réalisme et imaginaire –, n’en est pas moins troublé et bousculé à travers la perte violente de ses repères.

Tout va vite, tout bouge, et ces mouvements ne lui laissent aucun répit.

Molly choisit de ne pas voir et se referme comme une fleur dans la nuit.

Elle rejoue la fête préparée par ses amis avant l’opération, et se souvient de l’élan et de l’énergie de son amie Rita qui chante en son honneur. Danses et ritournelles, les moments festifs ne se remplacent pas.

Des bouteilles vides, posées sur le sol et sur lesquelles la lumière joue, traversent de lignes géométriques sobres le plateau de scène, un rappel lointain des verres de la scénographie de la Cerisaie par Julie Brochen :

« Nous vivons tous sur une balançoire… Puis une crise survient dans notre vie, et alors… nous nous balançons maintenant de l’exaltation au désespoir, de la joie la plus inimaginable à la détresse la plus totale. »

Incapable de supporter ce qui la blesse, Molly n’éprouve plus rien.

Julie Brochen est accompagnée sur la scène par deux chanteurs lyriques, le ténor Olivier Dumait qui joue M. Rice et le baryton Ronan Nedelec qui endosse le rôle du mari de Molly, avec au piano Nikola Takov.

Sur la scène résonnent des chants magnifiques, Sleep, Cradle Song de Britten, It was a lover de R. Vaughan Williams, What shall I do de Beethoven, Sleep de Ivor Gurney, Oft in the stilly night de Thomas Moore…

Un spectacle délicat sur la route des paysages, de leurs couleurs, des instants festifs et des douleurs existentielles, entre l’ombre et la lumière.

Véronique Hotte

Théâtre Trévise, du 7 au 31 décembre à 21h30, relâche le 24 décembre. Tél : 01 48 65 97 90

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