Eichmann à Jérusalem ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible, texte Lauren Houda Hussein, d’après Le Procès d’Adolf Eichmann, Jérusalem 1961, mise en scène Ido Shaked

Crédit Photo : Guillaume Chapeleau

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Eichmann à Jérusalem ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible, texte Lauren Houda Hussein, d’après Le Procès d’Adolf Eichmann, Jérusalem 1961, mise en scène Ido Shaked

 Originaires d’Israël, de Palestine, de France, du Liban, d’Espagne, d’Iran ou du Maroc, les membres du Théâtre Majâz, créé en 2009 par Ido Shaked et Lauren Houda Hussein, travaillent à se réapproprier la mémoire collective, à la transformer en une réalité imaginaire sur le plateau théâtral afin de pouvoir éclairer le présent.

Les comédiens de cette compagnie motivée apportent avec eux leur identité, leur culture et leur histoire au service d’une même exigence artistique en vue d’accomplir un théâtre non humanitaire, non social, mais politique et artistiquement engagé.

Adolf Eichmann a été jugé en 1961 en Israël à Jérusalem dans le théâtre de la Maison du Peuple, transformé alors en tribunal. Et le Théâtre Majâz fait également de la scène le lieu d’examen de la construction de l’Histoire et de sa transmission.

Eichmann à Jérusalem de Lauren Houda Hussein et mis en scène par Ido Shaked réinterroge la figure du bourreau, la dualité ancienne de l’homme comme bourreau.

En plongeant dans la transcription de l’interrogatoire-fleuve d’Eichmann, les deux concepteurs du spectacle ont été frappés par la « banalité du Mal », relevée par Hannah Arendt, et par l’interchangeabilité des propos déresponsabilisés de l’accusé avec ceux des auteurs de génocides par-delà le monde et par-delà les époques.

Quelle est la responsabilité individuelle dans un système autoritaire ?

Pourquoi les victimes restent-elles étrangement invisibles aux bourreaux ?

Pourquoi les « épurateurs » distinguent-ils l’ordre d’assassiner du crime ?

Comment un même procès de déshumanisation entame-t-il les metteurs à mort ?

Hannah Arendt a universalisé les enseignements du génocide, préférant que Eichmann soit accusé non pas de crime contre « le peuple juif », mais plus généralement de crime contre l’humanité, ce que ne comprend pas Gershom Scholem qui lui reproche de ne pas avoir suffisamment aimé son propre peuple juif.

La propension humaine à obéir et à se soumettre aux ordres, quels qu’ils soient, est insondable, ce qui rend possible la perpétration des massacres et discriminations.

Alors que le nom d’Eichmann provoque l’effroi, la cage de verre où se tient l’accusé semble vide car si le bourreau est remplaçable, il n’est personne, ou tout un chacun.

Les comédiens – personnages d’aujourd’hui munis d’archives – procèdent à l’enquête, entre réalité et fiction. Ils parlent au public et échangent les uns les autres, interprétant successivement ou alternativement tous les rôles, portant à un moment ou à un autre, celui du bourreau, petite photo d’Eichmann dans la poche de veste du comédien initial ou bien collée sur le front d’un autre, ou encore grande photo sur un carton vide tel un vieux poste TV dans lequel l’interprète glisse parfois sa tête.

Les acteurs – Lauren Houda Hussein, Sheila Maeda, Caroline Panzera, Mexianu Medenou, Raouf RaÏs, Arthur Viadieu, Charles Zevaco – jouent également le procureur général, le juge, l’avocat, les témoins, les déportés, les chevilles ouvrières.

Nulle image vidéo de témoignages visuels mais le public les imagine d’autant plus.

Et même si les identifications aux acteurs du procès sont inconfortables, elles sont possibles, et spectateurs dans la salle et personnages sur la scène se confondent.

Le plateau bascule d’ailleurs – le proscenium s’abaisse – pour mieux laisser voir au public les différents organigrammes inventés pour mettre à exécution l’extermination.

Les comédiens dessinent à la craie le jeu mortifère de marelle inversée, du ciel à l’enfer, mimant les hommes infantiles irresponsables dans leur cour de récréation.

Sobriété, réserve, les tensions et les émotions obligées n’en affleurent pas moins.

Le spectacle pose inlassablement la question de l’accomplissement de l’horreur.

Véronique Hotte

Le Théâtre du Soleil – Théâtre Majâz, du 8 au 18 décembre 2016.

Tél : reservation@theatre-majaz.

 

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