Wycinka Holzfällen – Des arbres à abattre – d’après Thomas Bernhard, mise en scène de Krystian Lupa – Festival d’Automne à Paris.

Crédit photo : Natalia Kabanow

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Wycinka Holzfällen – Des arbres à abattre – d’après Thomas Bernhard, mise en scène de Krystian Lupa – Festival d’Automne à Paris.

Dans Des arbres à abattre (1984), le romancier et dramaturge Thomas Bernhard se venge du mécénat de Gerhard Lampersberg, une aide à ses débuts et raillée trente ans plus tard, sous les traits de Auersberger.

Chantal Thomas à travers Le Briseur de silence se penche sur ce regard assassin auquel n’échappe nulle faiblesse : l’œil aigu de Thomas Bernhard rivé sur ses anciens amis comme sur lui-même, est un constat d’amertume lucide et absolument sans concession.

Le livre Des arbres à abattre fut victime en son temps de mesures judiciaires : la confiscation des exemplaires par la police, la protestation contre les entraves à la liberté artistique, et le tourbillon médiatique extraordinaire sur un « roman à clefs ».

L’écrivain autrichien a pris en horreur l’éclectisme des gens cultivés – leur prétendue supériorité intellectuelle et sociale qui ne sont que possesseurs et consommateurs, soit la coterie des Auersberger que le narrateur croise par hasard à Vienne au Graben :

« Et avant de s’éloigner avec leurs paquets, ils me signalèrent encore qu’ils avaient tout acheté de Ludwig Wittgenstein parce qu’ils avaient l’intention de se pencher sur Wittgenstein ces temps-ci ».

Dans le contexte du suicide d’une amie peintre commune et de son enterrement, le narrateur ne peut échapper à l’invitation des Auersberger de bien vouloir se rendre à l’un de ces dîners artistiques où tous les convives sont musiciens, écrivains – prétendus disciples de Joyce, Woolf, Stein -, peintres, chanteurs et acteurs de théâtre.

La conversation de cette réunion mondaine est vide et ne met en valeur que la maîtresse de maison et ses invitées, à la façon de Madame Verdurin dans Un Amour de Swann de la Recherche de Proust.

Est observée la même tyrannie des hôtes avec lesquels il faut composer dans ses jugements à travers un babillage éloigné de la moindre perception esthétique. Les convives attendront jusqu’à plus de minuit un acteur fat du Théâtre National, pour écouter celui-ci faire son propre éloge tout en mangeant du sandre.

La rage du narrateur sur le temps perdu se mue en déploration, soit l’épanchement d’un discours intérieur sur la nausée que lui inspire ce dîner artistique : il regrette de rester coincé chez des gens qui ne parlent que de livres au lieu de lire lui-même…

En fuyant à l’aube enfin dans les rues de Vienne, il prend la décision de regagner par l’écriture cette dilapidation du temps gâché et de la vie non vécue :

« Et je courais et courais et pensai, je vais immédiatement écrire quelque chose sur ce prétendu dîner artistique dans la Gentzgasse, peu importe quoi, uniquement écrire quelque chose… immédiatement et sans délai et immédiatement et immédiatement, avant qu’il ne soit trop tard. »

Une vie sauvée de justesse.

Le metteur en scène Krystian Lupa procède à une somptueuse mise en abyme de tous ces regards désenchantés portés sur la vanité quotidienne des petits esprits bourgeois et satisfaits, des points de vue emboîtés les uns sur les autres à travers le prisme de l’art.

Non seulement le narrateur se tient dans son fauteuil, à la lisière de la « cène » et scène qu’orchestre la coterie des Auersberger, à cour et à jardin, se levant parfois et commentant le vide et le regret de son attitude pusillanime et lâche, mais le metteur en scène lui-même est placé sur l’une des coursives dans les hauteurs de la salle, et commente à son tour la situation burlesque et comique du dîner mondain, ses paroles et ses ritournelles chevauchant celles mêmes de son personnage principal.

La mise en valeur de cette exhibition artistique et impudique, ridicule et obscène, gagne d’autant plus en acuité et en profondeur. Les acteurs sont tout bonnement excellents, à la fois libres et eux-mêmes, patients et virulents, emportés et éteints. Qu’ils apparaissent sur le film en noir et blanc pour l’enterrement de leur amie ou qu’ils s’affaissent sur la scène dans un fauteuil ou bien qu’il s’en relèvent soudainement, ils suivent le manège entêtant d’une scénographie qui tourne sur elle – tournoiement et tournis des jours et des prétentions, vanité des vanités. Lupa propose un matériau scénique irréprochable, contre tous les Auersberger du monde, prétendus possesseurs d’un bien pour lequel ils ne sont pas faits.

Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris – Odéon – Théâtre de l’Europe, du 30 novembre au 11 décembre.

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