La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène de René Loyon

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La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène de René Loyon

 Le théâtre de Marivaux s’amuse avec brio des procédés lumineux de la logique de l’amour : le travestissement, l’inconstance, l’épreuve, le préjugé social. Dans le chassé-croisé d’amoureux de La Double Inconstance (1723), l’écriture dramaturgique souligne les variations à l’infini des mensonges potentiels et réels tournant autour de l’amour, qu’il s’agisse des petites trahisons du sentiment, des ratés de l’amour-propre, des vanités de l’orgueil, des inconforts de l’inégalité sociale.

Telle est l’œuvre de Marivaux, un maître du verbe scénique du XVIII e siècle français, à la fois « peintre subtil de la société de son temps et plus subtil encore de l’éternel cœur humain », plaçant sous les lumières de la scène – entre raffinement de l’art et brutalité du quotidien – des valeurs existentielles dont on ne saurait se lasser.

Il a fallu porter une attention extrême à la sensation vivante – le moteur des impressions en mouvement –, comme à la surprise magistrale au sens fort de saisissement, opérée par les seuls sens chez des jeunes gens non avertis.

Aimer correspond à la volonté ou au mouvement instinctif de se placer sous le charme de l’autre, tandis qu’être aimé revient passivement au geste de jouer plus ou moins consciemment de son pouvoir sur l’autre afin de le « posséder ».

La Double Inconstance est un chef-d’œuvre – cynisme tranquille ou cruauté souriante – : la puissance de l’amour est détournée au profit du pouvoir politique.

Arlequin et Silvia s’aiment passionnément et se sont fait des serments loyaux ; le Prince, soudain amoureux de Silvia, va tout faire, « sans violence » et avec l’aide de serviteurs et courtisans habiles et dévoués, pour séparer les deux amants.

Ils sont réduits à l’état de poupées manipulées – masculine et féminine – suspendues dans un « entre-deux » onirique qui les mènera à consentir à se détacher de l’objet aimé, douloureusement certes, mais en échange de privilèges sociaux rêvés.

Bonne table et vins fins d’un côté pour Arlequin, auprès de la malicieuse Flaminia, et de l’autre, perspective de robes magnifiques à revêtir pour la paysanne Silvia qui ne peut esquiver la cour complaisante que lui fait un officier séduisant du palais, qui n’est autre que le Prince, apprend-elle à la toute fin, tandis que le spectateur amusé est au fait de l’affaire dès le début car le Prince ne veut être aimé que pour lui-même.

Le metteur en scène René Loyon conçoit cette Double Inconstance dans une fraîcheur enjouée, mettant au jour les « mécanismes secrets du désir, du sentiment amoureux et de son jeu de miroir narcissique », entre lucidité et aveuglement, raffinement et trivialité.

Dans les coulisses silencieux d’un salon aux canapés et coussins rouge bordeaux, le regard du spectateur surprend à l’improviste ce petit monde imparfait et vivant, comme invité à ses côtés, afin d’observer des personnages qui lui ressemblent tant.

Les amants, Arlequin et Silvia qui s’aimaient puis ont été séparés, se croisent sur la scène comme par hasard, alors que tout a été savamment préparé par les puissants, manipulateurs habiles et sans scrupules des plus faibles. Le Prince, Flaminia, Trivelin, Lisette et un Seigneur sont des marionnettistes de talent qui réussissent.

Tôt ou tard, le tour est joué habilement, et les manipulés n’y pourront rien : le chassé-croisé amoureux s’accomplit au-delà des obstacles amoureux et sociaux.

Saluons tous les comédiens, Cléo Sénia, Jacques Brücher, François Cognard dont les prestations plus modestes n’en sont pas moins précises et efficaces. Marie Delmarès joue une Flaminia sensuelle et facétieuse, Augustin Passard un Prince grand seigneur et méditatif, Hugo Seksig un jeune Arlequin inconstant dont la personnalité est brute de décoffrage, et Natache Steck est ingénue au possible.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Épée de Bois – Cartoucherie –, du 30 novembre au 24 décembre. Tél : 01 48 08 39 74

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