Le Quat’sous, d’après Annie Ernaux, adaptation Laurence Cordier et David d’Aquaro, mise en scène de Laurence Cordier

Crédit photo : Frédéric Desmesure

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Le Quat’sous, d’après Annie Ernaux, adaptation Laurence Cordier et David d’Aquaro, mise en scène de Laurence Cordier

Laurence Cordier s’est penchée sur l’œuvre d’Annie Ernaux avec beaucoup de cœur, saisissant pour la scène un montage choisi d’extraits, une imbrication de trois des romans de la femme de lettres contemporaine : Les Armoires vides (1974), Une Femme (1988) et La Honte (1997) aux éditions Gallimard. L’œuvre féminine est traversée, selon la vision de la jeune metteuse en scène, de portraits de femmes tirés de sa propre expérience, portraits aux détails prégnants, brûlants de vie et de complexité.

Annie Ernaux est revenue dans son Roman de fille (2016) sur les deux années 1958/1960, qui ont été essentielles à son destin d’auteure ou d’« écrivain ».

Ayant grandi sans honte sociale ni honte sexuelle, elle n’en subit pas moins, tel un boomerang, ces deux aliénations ; la première date de 1952 et l’autre, de 1958-1960.

Comment passe-t-on de l’abîme de « l’horreur de vivre » à la saisie radieuse et éblouie de la vie, au contrôle du temps, à la maîtrise de la compréhension et au consentement à la jouissance ? Quand la femme prend conscience des raisons de ces douleurs trop longtemps enfouies et non oubliées, qu’elle se donne la capacité d’expliciter et de déplier – de les écrire enfin -, elle accède à « ce bonheur informe de la vie devant soi pour faire des choses » : « j’allais écrire, je possédais le monde. »

Sur la scène, Laurence Roy, Aline Le Berre, Delphine Cogniard, sont trois grandes comédiennes lumineuses pour trois générations de la vie de l’héroïne qui n’emploie pas encore le « je » mais le délègue à une figure du récit à caractère nettement autobiographique, Denise Lesur. La parole de la protagoniste qui raconte son enfance passe d’une actrice à l’autre, avant de s’arrêter plus avant sur le rôle de la mère : les interprètes s ‘échangent une parole claire et sonore qui diffuse toute la matière d’une enfance et de son époque, espace social et géographique des fifties.

Le café-épicerie normand des parents où la petite fille grandit dans l’insouciance et le confort protégé d’une vie certes modeste mais qui suit un cours de santé et sérénité.

La fracture sociale se prépare à travers les cours à l’école privée où le langage que l’on tient est à des années- lumière des expressions rustiques de l’épicerie familiale.

La découverte du corps et de la sexualité est nourrie d’ignorance et de maladresse.

Un espace contemporain est ouvert à la performance, une salle d’exposition où sont installés des cadres rectangulaires transparents dont les coins se renversent, suivant les scènes, pour laisser advenir d’autres situations – autres paysages et autres lieux.

Des traces de mains enfantines sur les parois qui laissent parler à l’infini la force de l’enfance. Le geste d’écrire est respecté avec un long pinceau haut perché et une peinture expressive sur les écrans transparents : la vie s’écrit malgré soi comme les lignes discursives d’un roman vrai. À la fin de la représentation, une figure élégante avec longue robe blanche de plastique souple, poulpe marine ou pieuvre qui laisse tomber au sol ses longs atours effilés, se fait la métaphore de la femme épanouie.

Le spectacle de grande délicatesse laisse advenir l’écriture existentielle, vivante et en mouvement, à l’écoute à la fois de l’indicible des meurtrissures anodines qui ne s’effacent jamais et du cours des jours qui emportent tout sur leur passage. La vie est puissante, tel est le testament rafraîchissant d’une parole patiente qui sait attendre pour atteindre à la lumière de la vie et du monde – beau regard universel.

Un spectacle de théâtre qui met à jour les émotions – douleurs et satisfactions -, dans la respiration des raisonnements clairs et les postures ludiques d’amusement.

Véronique Hotte

Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 8 au 10 et du 15 au 19 novembre.

Théâtre Firmin Gémier – La Piscine – Châtenay-Malabry, les 23 et 24 novembre. Théâtre de Choisy-le-Roi – Scène conventionnée pour la diversité linguistique, le 29 novembre 2016. Le Gallia Théâtre – Saintes, 2 décembre 2016. La Pléiade – La Riche, en partenariat avec le Théâtre OlympiaCDN de Tours, du 1er au 3 mars 2017. Espace Malraux Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, les 22 et 23 mars 2017. Le Salmanazar Scène de création et de diffusion – Épernay, le 28 mars.

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