Une Chambre en Inde, une création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine

Crédit photo : Michèle Laurent

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Une Chambre en Inde, une création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre, en harmonie avec Hélène Cixous, avec la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran

 Quand les attentats terroristes du 13 novembre 2015 ont été perpétrés à Paris, Ariane Mnouchkine et sa troupe entière du Théâtre du Soleil – comédiens, musiciens, techniciens, bureau – s’apprêtent à se rendre à Pondichéry dans le Sud-Est de l’Inde, pour une étape nécessaire à l’esprit et la pratique de cette École nomade qui privilégie la réflexion et le retour à soi dans la rencontre de l’autre.

En dépit de ses incertitudes quant à l’opportunité du voyage, selon les aveux de la directrice de troupe, le périple loin du foyer blessé a été entrepris en janvier 2016 :

« il faut aller un peu loin pour voir, pour comprendre, il faut prendre un peu de distance, et c’était la distance du voyage. »

Au-delà des réalités de son chaos et de sa violence, l’Inde représente pour le théâtre la terre nourricière, « une mère d’abondance absolue ».

Puis de février à mai, s’est poursuivi le travail des répétitions à la Cartoucherie.

Sur la scène du Soleil, est paradoxalement installée l’intimité d’une chambre immense, qui tient lieu de salon convivial et de bureau avec son téléphone strident. Le lit spacieux est bien vivant avec son drap blanc volatile qui se soulève précipitamment ou bien abandonne ses plis au repos, selon les allées et venues de son occupante fébrile, Cornélia, femme de théâtre qui doit reprendre la direction de la troupe de comédiens qu’a laissée, pour cause de folie, son maître historique, Lear.

Clin d’œil au Lear de Shakespeare, auteur que le public verra en personne et en costume d’époque sur la scène, accompagné de son page, surgi d’une fenêtre côté jardin, tandis que côté cour apparaîtra plus tard le médecin débonnaire Tchékhov, entouré des gracieuses figures féminines en noir et blanc des Trois Sœurs – deux dramaturges et figures tutélaires pour la metteuse en scène historique du Soleil.

Clin d’œil encore à Ariane Mnouchkine puisque Cornélia qu’interprète avec humour et comique la comédienne Hélène Cinque n’est autre que la chef de troupe, longue chemise de nuit et mèche de cheveux remontée par une barrette en rappel de la généreuse chevelure immédiatement identifiable de la maîtresse des lieux.

La jeune femme est infiniment contrariée, entre les appels téléphoniques d’Astrid qui lui raconte les événements sanglants parisiens, et la position – choix politiques et esthétiques – qu’elle-même doit assumer en tant que responsable de compagnie.

La mal réveillée ne cesse de se rendre aux toilettes, pour cause de dérangements intestinaux, une métaphore farcesque et scatologique du dérèglement du monde, d’autant qu’une multitude de cauchemars ou de mauvais rêves ne cesse de l’envahir.

Le traitement de la femme en Inde – comme ailleurs, plus ou moins – est pointé du doigt : soit des scènes violentes où l’on voit surgir un père tyrannique tentant de s’accaparer la vie de sa fille pour la marier contre son gré, ou bien un époux abusant de sa position de chef de famille auprès de sa femme pour la soumettre davantage.

La réalité de l’EI, l’organisation terroriste, militaire et politique d’idéologie salafiste djihadiste, s’invite sur le plateau, incarnation brutale du Mal dont on relève la bêtise navrante dans les moindres raisonnements, et qui n’est que décrite – seule petite faiblesse du spectacle dont on aurait aimé qu’il pénètre plus avant les origines de ce mauvais choix par certains, face au Bien que le théâtre et le public représenteraient.

Un kamikaze négocie le nombre de vierges auquel il a droit après sa mort, ou une scène de propagande filmée par les djihadistes n’aboutit pas, à cause de la mauvaise compréhension des soldats. Le comique dénonce le ridicule et la bêtise.

Le rire obtenu est souvent jaune – peut-être les événements sont-ils trop proches -, un rire d’où toute franchise libre aurait disparu, d’autant qu’est projetée l’image de l’enfant syrien, Omran Daqneesh, ensanglanté sous les bombardements à Alep.

Le spectacle alterne scènes comiques et scènes tragiques, et le cœur du spectateur se serre quand il voit surgir – depuis les grandes fenêtres majestueuses aux volets et stores plus ou moins fermés qui laissent pénétrer les rayons d’un soleil irradiant et d’où l’on perçoit le chaos sonore et trépidant de la rue indienne – des soldats terroristes vêtus de noir et d’ignominie. Plus tard, le public s’attendrit et sourit quand il surprend deux beaux et faux singes plus vrais que nature qui pénètrent les lieux.

Rêves, songes et visions infernales envahissent les imaginaires, scène et salle.

La grâce est au rendez-vous de la scène alors que les comédiens, musiciens et danseurs de langues diverses se croisent, parlant le français, l’anglais, le tamoul – la langue du territoire de Pondichéry et de l’Inde du sud -, et l’arabe.

Pour la métaphore du théâtre dans le théâtre et la mise en abyme d’un art populaire vivant, Une Chambre en Inde convie sur son plateau le Theru koothu, une forme traditionnelle de théâtre originaire du Sud de l’Inde – fort prisée dans les campagnes.

Chants, danses, parties parlées, costumes colorés et hautes coiffes de magnificence, les interprètes racontent, devant un petit rideau, les rivalités et les guerres issues du grand récit épique indien, le Mahabharatha, sous les notes d’un petit harmonium indien, de tambours et d’un hautbois. Entre facétie et tragique, l’habileté d’une reine à convaincre son guerrier d’époux à ne pas partir au combat.

Une mise en scène à la fois soucieuse et radieuse qui a le courage d’affronter des temps obscurs et invite à la réflexion au-delà des souffrances éprouvées et en cours.

Véronique Hotte

Théâtre du Soleil – Cartoucherie – du mercredi au vendredi à 19h30, samedi à 16h, dimanche à 13h30 – durée 4 heures. Tél : 01 43 74 24 08

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