Gens de Séoul 1909, texte et mise en scène de Oriza Hirata, traduction en français Rose-Marie Makina-Fayolle (Éditions Les Solitaires intempestifs) – Festival d’Automne à Paris – spectacle en japonais surtitré en français.

Crédit photo : Tsukasa Aoki

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Gens de Séoul 1909, texte et mise en scène de Oriza Hirata, traduction en français Rose-Marie Makina-Fayolle (Éditions Les Solitaires intempestifs)- Festival d’Automne à Paris – spectacle en japonais surtitré en français.

Gens de Séoul 1909 est le premier volet d’une trilogie qui se compose de trois pièces : se lit à travers plusieurs générations l’évolution d’une famille d’expatriés japonais, les Shinozaki, propriétaires d’une papeterie en plein cœur de Séoul. L’action se déroule un an avant la colonisation de la Corée par le Japon

 Gens de Séoul 1909 présente la vie quotidienne d’une famille japonaise dans la capitale coréenne, le temps d’un après-midi languissant de l’été 1909.

À travers la pièce, l’auteur et metteur en scène japonais Oriza Hirata dont l’œuvre est appréciée en France, accueillie depuis longtemps par le Festival d’Automne et déjà régulièrement montée par nombre de metteurs en scène français – Frédéric Fisbach, Laurent Gutmann, Arnaud Meunier … – jette avec une belle lumière les bases d’une dramaturgie contemporaine qui laisser affleurer – sans mot dire, si ce ne sont allusions discrètes et comme anodines – l’arrogance inavouée du Japon colonial.

Un intérieur bourgeois du début du XX é siècle, avec sa salle à manger – longue table conviviale ou chacun peut s’asseoir sur une demi-douzaine de chaises.

Des panneaux et stores de bois verni à la japonaise signent l’ambiance nippone, tandis que les allées et venues des domestiques coréennes, de la salle à manger à la cuisine, rythment la respiration de la maison de maître – autorité et assurance.

Là prennent place les membres d’une famille traditionnelle qui se désagrège peu à peu, tout en mangeant petits gâteaux, pâte de fruits et buvant du thé à n’en plus finir.

Une des filles de la maison attend un ancien camarade d’école japonais qui vient de Tokyo pour la revoir. Peut-être un prétendant qui vient demander sa main ?

La seconde épouse japonaise du fils aîné ne s’adapte que peu à la Corée et à son alimentation, apprend-on de la conversation des domestiques.

Ce sont les servantes qui investissent l’âme du lieu ; elles ont appris le japonais avec le temps – la langue de leurs maîtres -, en retour l’apprentissage pour ceux-ci de cette autre langue – le coréen – a été vécu comme âpre. Les colons, quoiqu’ils disent, résistent à la reconnaissance du verbe de ceux qui sont « occupés », selon le double sens, « affairés » de par leur condition sociale et « colonisés » par l’occupant.

L’une des servantes coréennes, Fukushima, note la réaction de l’une de ses compatriotes : « … quand je lui ai dit qu’à la maison, on prend le thé tous ensemble, comme ça, la demoiselle avec les employés coréens, elle a été étonnée… »

De son côté, Aiko, la fille aînée qui parle avec les domestiques, estime que si tous les êtres sont plus ou moins littéraires, ils le sont tous, un témoignage d’humanisme.

Et quand Fukushima s’interroge, Aiko lui répond que tous les hommes sont pareils :

« Et la langue, c’est la culture n’est-ce pas. Si on leur offre la culture, les gens de n’importe quel pays peuvent avoir une littérature. Même les Coréens. »

Le temps de ces échanges et réparties qui en disent long sur l’état d’esprit des conquérants, de petits événements se préparent implicitement qui cassent l’ordre initial traditionnel : l’un des frères de la maisonnée prétend vouloir émigrer en Mandchourie ; on apprend qu’il cache aux siens sa liaison avec une Coréenne avec laquelle il doit fuir à Saint-Pétersbourg. Un autre fils fait une fugue avec une domestique coréenne encore qui d’ailleurs a appris et parle le japonais.

À travers les répliques des personnages fort brèves, qui déploient un matériau inversement proportionnel et riche de non-dits et de sous-entendus qui aiguillonnent et sollicitent l’imaginaire du spectateur, l’écriture économe de Oriza Hirata révèle les zones d’ombre de notre époque, tout en naviguant entre passé, présent et futur.

Cette contemporanéité projette un futur sans rupture unilatérale avec le passé.

Timing, rythme, ruptures, variations, répétitions …, l’écriture de Oriza Hirata fait entendre le vide ou bien un silence bruyant ; elle déploie l’imaginaire japonais ou bien coréen à travers l’évocation d’un bestiaire singulier – pieuvres, chats, baleines, et leur symbolique – et celle de plats traditionnels culinaires coréens ou japonais.

La représentation est précise, astucieuse et souriante à la fois, dégageant une grâce un peu désuète dans les salutations élégantes, traditionnelles et répétitives, et cette façon de parler de tout et de rien sans rien y toucher, alors que l’essentiel est dit.

Véronique Hotte

T2G – Théâtre de Gennevilliers (L’Apostrophe – festival d’Automne à Paris)

Gens de Séoul 1909, du 8 au 10 novembre, Gens de Séoul 1919, du 12 au 14 novembre. Tél : 01 41 32 26 26

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