Outrages L’Ornière du reflux, écriture et mise en scène Pierre-Yves Chapalain (Les Solitaires Intempestifs)

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

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Outrages L’Ornière du reflux, écriture et mise en scène Pierre-Yves Chapalain (Les Solitaires Intempestifs)

« Ses pieds le rivent au sol : sa tête se dresse, libre, dans le ciel » (Rubén Dario)

Depuis l’art antique grec jusqu’à la littérature des Modernistes occidentaux et hispano-américains, le Centaure est une figure mythique de la rencontre et du conflit.

L’exceptionnel homme-cheval est une icône altière entre puissance vitale et sagesse méditative, entre force et pensée, impulsions et raison, instinct et sentiments.

Ainsi vivent les hommes hier comme aujourd’hui.

L’auteur et metteur en scène Pierre-Yves Chapalain qui monte la pièce Outrages, cite quelques lignes de Borges sur le Centaure :

« La plus populaire des fables où les Centaures figurent est celle de leur combat avec les Lapithes, qui les avaient conviés à une noce. Pour les hôtes, le vin était une chose nouvelle ; à la moitié du festin, un Centaure ivre outragea la fiancée et commença, renversant les tables, cette fameuse centauromachie… »

Et dans la dernière partie de la représentation d’Outrages, sont installées de longues tables en prévision de la fête conviviale et bruyante qui se prépare pour la signature du testament d’Edmond qui lègue sa fortune à Mathilde devenue héritière inouïe.

Ces tables seront consciencieusement renversées et l’ordonnancement mis à sac.

Les parents sont été outragés de longue date par ce voisin malfaisant, Edmond : médisances, accusations criminelles, mauvais sorts jetés sur les bêtes du couple fermier dont l’homme est porté sur les bonnes bouteilles de vin sans fin, et ce père pourrait revêtir l’allure du Centaure – un Jean-Louis Coulloc’h hypocondriaque.

Or, si l’ivresse finale s’impose collectivement lors de ces agapes festives, c’est que le couple parental rural joue les assassins shakespeariens à la Macbeth, le sang en moins : la mère vindicative exige réparation des outrages subis ; sa vengeance consiste à récupérer le pactole inattendu avant d’empoisonner par le vin le donateur.

« Une ordure, ça crève pas », dit la mère ; il faut donc aider la Nature.

Et il semblerait que ce soit bien Edmond – personnage scénique non visible -, triste fils bâtard de Gloucester au cœur et aux ambitions douteuses dans Le Roi Lear, qui soit le véritable Centaure d’Outrages, d’autant qu’il est fait allusion régulière à son rajeunissement ou non vieillissement grâce à des manipulations biotechnologiques – une résistance aux outrages du temps qui concernent à son tour celui qui outrage.

« La force de son attraction vient de la puissance de ses mots, de sa voix, de sa présence », apprend-on. La jeune fille en est amoureuse et nous ne verrons jamais Saïd, le compagnon de celle-ci qui travaille aux champs.

L’amour ne vient-il pas transfigurer la vieille histoire de haine initiale ?

Une façon de se ressaisir d’un présent qui échappe toujours pour le pouvoir vivre.

Le monde décrit et vivant sur la scène relève de l’onirisme et de l’imaginaire, des rêveries profondes ancestrales, des traditions populaires et de la magie du terroir, répondant à l’appel ineffable de l’au-delà, de l’irréel ou du surréel qu’incarne le « trou noir » évoqué chez le père – fragilité de l’oubli et perte de conscience indéfinissable.

L’univers poétique de Pierre-Yves Chapalain oscille entre d’un côté, les terres où sont élevées les bêtes de ferme – champs, bois, hameaux ; l’amie d’enfance de Mathilde a d’ailleurs pour habitude de manger de la terre ou bien d’en cracher.

Et de l’autre, l’aimant de la mer puissante – sa plage et ses marées – reste présent.

Mathilde ne sait guère nager, elle aime faire un tour de barque à marée montante, pareille aux passeurs de morts qui d’un rivage à l’autre vont de la vie à la mort.

Elle semble rejeter la modernisation à outrance du travail agraire, la perte des forces naturelles puissantes : « les plateformes de commercialisation du blé, les usines en cylindre, l’accélérateur de particules de farine, j’en ai pas besoin… », dit-elle.

La scénographie de Mariusz Grygielewicz met en place une installation rêveuse et sensuelle : la chambre de Mathilde est incarnée, armoire penchée et luminaire de guingois, lit de jeune fille de travers, et au sol, un tapis de vêtements quotidiens jetés et gisants – fresque contemplative de toutes les couleurs du monde ; tout en parlant, la mère s’efforce de ranger ce linge négligé, elle le plie puis le laisse retomber.

Mais ce tapis de vêtements dépliés se métamorphose en vagues bleues et pastel mouvementées, quand Mathilde part faire un tour mélancolique sur sa barque.

À jardin, une baignoire où se détend la jeune fille, avant qu’on n’y jette des bouteilles de vin en vrac qui puissent garder leur fraîcheur. Dans le fond, une pièce fermée d’où surgissent subrepticement les parents quand ils rendent visite à leur fille.

Sur le devant, des surfaces rectangulaires et irrégulières de parquet de danse.

La poésie du spectacle tient avant tout à la prose travaillée – images et imagination – par l’auteur, un verbe du terroir entre parler paysan et tournures de registre choisi, qui mêle encore expressions populaires et réalistes à des envolées poétiques, suggérant par exemple un bonheur idéal qui puisse ne pas avoir de bord ni de limite ni de cadre, des images renouvelées et revivifiées de rêves entrevus.

Ainsi parle Mathilde, envahie par le questionnement intérieur de son mal-être :

« J’dors encore moins que moins ! Si bien que les rêves que j’aurais dû faire la nuit sortent le jour et la nuit le sommeil est tué par des braises sur le lit. »

Ce discours indirect libre de prose poétique – entre sincérité, sentiment vécu et humour de paroles facétieuses – ne saurait advenir sans la qualité exceptionnelle de comédiens habités : Jean-Louis Coulloc’h déjà cité, mais aussi la tendre Julie Lesgages pour Mathilde, Kahena Saïghi pour son amie délicate, Ludovic Le Lez pour l’avocat roublard et Yann Richard. Quant à la mère activiste – rôle tenu par l’espiègle Catherine Vinatier -, elle mène la troupe et le projet, tambour battant : « C’est une chance ce testament ! Il faut agir ! J’en ai ma claque de toute cette boue/ce purin dans laquelle on a toujours cherché à me maintenir. Je suis ligotée dans les ronces au fond d’un puits. Je veux respirer, sortir la tête de la fosse, de ce cratère puant… »

Nous aussi, nous respirons depuis la salle un air qui charme et revigore les attentes.

Véronique Hotte

Théâtre L’Échangeur à Bagnolet, du 31 octobre au 10 novembre. Tél : 01 43 62 71 20

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