La Pluie de Daniel Keene, traduction de Séverine Magois, fabrication, mise en scène et jeu de Alexandre Haslé

Crédit photo : D. Guyomar

La pluie 6_(c)DGuyomar.jpg

La Pluie de Daniel Keene, traduction de Séverine Magois (Pièces courtes aux Éditions Théâtrales), fabrication, mise en scène et jeu de Alexandre Haslé

« J’évoque le terrible voyage, l’arrivée à Ravensbrück, le dépouillement complet, les chiens, les coups, la terreur… », écrit Geneviève de Gaulle Anthonioz dans La Traversée de la nuit. Le lecteur imagine les convois en partance vers la mort, sans concevoir le regard des témoins, voyeurs ultimes malgré eux de l’horreur en marche.

L’auteur australien Daniel Keene s’est penché sur l’autre solitude éprouvée, celle d’avoir partagé sans le savoir – expérience visuelle inouïe –, l’effroi ressenti par une foule de passagers involontaires lors d’un départ funeste qui n’aurait pas de retour.

Telle est Hanna, une vieille femme, qui a vécu indirectement la folle épouvante : « Je ne connaissais pas ces gens ils me donnaient des affaires avant de monter dans le train ils étaient pressés de monter dans le train il y en avait d’autres qui leur disaient de monter dans le train et qu’il fallait qu’ils se dépêchent fallait qu’ils se dépêchent de monter à bord le train était tellement bondé tellement bondé… »

Dans la mise en scène délicate, imaginée et jouée par Alexandre Haslé, Hanna qui porte un masque de visage âgé, petit fichu sur la tête et revêtue d’une blouse sombre, se souvient encore de ces événements tragiques d’un passé qui ne peut s’oublier. À la pauvre femme, les déportés confiaient leurs biens interdits : « J’étais là comme ça vous voyez comme ça debout comme ça et ils me voyaient et ils me donnaient ces affaires qu’ils avaient dans les bras rien n’était autorisé … »

La réceptrice ressent la teneur âcre de la confusion provoquée par tant de non sens.

La femme vieillit avec les boîtes, les paquets enveloppés de papier kraft tenus par des ficelles, les couvertures, la vaisselle – tasses, bouilloires et plats ébréchés -, un capharnaüm entassé dans ses pièces à elle au cas où les voyageurs reviendraient.

La promeneuse ne dort plus dans sa maison, les affaires ayant investi l’habitacle.

Hanna dort à la belle étoile, sur le pas de sa porte, non loin des champs foulés.

Avec la souffrance au cœur des dépossédés dont elle reste gardienne des biens.

Sur la scène, l’objet – la chose – est au cœur de la réflexion esthétique, et le spectateur reste fasciné par l’accessoire qui, posé, s’anime, se personnifie et conquiert son autonomie et sa vie plastique. À côté de l’objet, le personnage de théâtre – figure humaine – représente la même liberté paradoxale dans le jeu même des contrastes entre l’animé et l’inanimé, le visible et l’invisible, le vivant et le mort…

Et à travers le jeu de masques et de manipulation de marionnettes que domine l’acteur – un théâtre d’objets magnifique avec des morceaux de vêtements, des moitiés de panoplies enfilées et des têtes humaines diverses à face de lune -, la sensation de l’espace et du volume sur la scène décuple son intensité radieuse.

Le plateau est jonché d’un étui à violon, d’une paire de souliers enfantins, d’un petit paquet de carton et de sa ficelle, d’un bouquet de fleurs jaunes, d’une cuvette, de guenilles – manteaux ou vestes – vêtures abandonnées des personnages évoqués et qui ont joué leur partition théâtrale grâce au maître manipulateur qui les articule.

Sur la scène encore, une valise fermée est déposée que la figure féminine usée ouvre pour l’éclairer et l‘animer, mimant dans son foyer miniaturisé son rôle à plusieurs dimensions, poupée maniant les objets selon des échelles relatives.

Saluons la présence de Manon Choserot en début et fin de spectacle, une complice au masque de paysanne rustre – profil de bonne femme errante et pleine d’humanité.

La poésie de ce théâtre d’objets et de manipulation est particulièrement profonde, d’autant que le comédien s’efface devant les marionnettes et les effigies portées – tout un monde de figures croisées, comme Hanna en vieille ou en jeune femme -, accordant aux propos sa propre voix qu’il projette avec retenue, économie et pudeur.

Et l’on comprend le titre de la pièce La Pluie, un secret émouvant à ne pas dévoiler.

L’évocation onirique de l’installation plastique transcende l’enfer de ces temps.

Véronique Hotte

Le Lucernaire, du 12 octobre au 26 novembre à 19h, du mardi au samedi. Tél : 01 45 44 57 34

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s