L’Héritier de village de Marivaux, mise en scène de Sandrine Anglade

L’Héritier de village de Marivaux, mise en scène de Sandrine Anglade

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Le paysan Blaise (Vincent Debost qui sait ce qu’il veut) est un rustre récemment enrichi par un héritage que sa bêtise expose à toutes les duperies. Le vaniteux prodigue son argent, enseigne les mondanités à sa femme Claudine (la malicieuse Julie Teuf), exige que ses enfants reçoivent la meilleure des éducations et aussi des prétendants nobles auxquels s’unir – soit un miracle rustique de promotion sociale.

Pour la fille Colette (la même Julie Teuf tout aussi sucrée), se présente un Chevalier sans scrupule (Tonin Palazzotto), aristocrate déchu, qu’intéresse un mariage fortuné tandis que pour le fils Colin (Yacine Sif El Islam), Madame Damis (Julie Bertin), veuve attirée par une alliance de sauvegarde, fera plutôt bien l’affaire. Et quoiqu’il arrive malgré tout, Arlequin (Johann Cuny) affiche l’optimisme du profiteur installé.

Marivaux écrit L’Héritier de village en 1725, sujet d’actualité de la banqueroute de Law qui eut lieu quelques années plus tôt en France, saisie par l’impasse financière.

Pour la metteuse en scène Sandrine Anglade, la pièce de Marivaux, entre ironie et sarcasmes, humour et moquerie douce-amère, révèle la dimension d’une fable farce.

Un couple de pauvres bougres se croit riche ; on les croit argentés, et le temps d’une parenthèse drôle et cynique, des individus que tout oppose socialement tentent de se séduire, inventant une communauté improbable qui se dilue dans la seule valeur de l’argent. Les hommes ne sont qu’êtres crédules et naïfs, hypocrites et menteurs.

Cette pièce scandalisa son public au festival du Théâtre universitaire de Nancy, quand le jeune Patrice Chéreau la présenta en 1965. Bernard Dort écrit alors :

« Et la comédie de ces paysans qui singent le beau monde prenait soudain une réelle violence… » (Théâtres) L’Héritier de village s’annonce comme une comédie de l’éducation, non du cœur et de la raison, mais selon la déraison et l’incohérence d’une société exagérément fallacieuse fondée sur la valeur financière.

Le pittoresque du langage provoque immédiatement des effets burlesques car ces paysans parlent le dialecte d’Ile-de-France, stéréotypé par la comédie, et la convention de la prononciation et des formes pronominales et verbales. Ainsi parle Blaise à sa Claudine : « Eh morgué, souvians-toi de la nichée des cent mille francs, n’avons-je pas des écus qui nous font des petits ? » ou encore : « Le brocard, les parles et les jouyaux ne font rian à mon dire, t’en auras bauge, j’aurons itou du d’or sur mon habit. » Le vocabulaire, les tours et les images respirent la saveur authentique du terroir, et le mouvement des phrases est expressif et énergique.

La scénographie de Frédéric Casanova diffuse une ambiance facétieuse : le sol est nu, séparé à cour par deux grands et hauts panneaux de tissu longilignes qui dessinent une alcôve, et à jardin s’étale un monceau coloré de linge – des vêtements passés à la machine – une véritable montagne de chemises sur laquelle règne le coffre-fort d’un lave-linge, ouvert ou fermé, sombre ou lumineux, selon les rentrées ou sorties financières du trésorier improvisé, titre que Blaise s’est arrogé.

La représentation déplie un beau théâtre d’ombres – agrandies et projetées sur la toile de fond -, un jeu vivant et enfantin de théâtre dans le théâtre dans lequel tous les personnages – paysans et nobles déchus – s’amusent à se jouer la comédie jusqu’à la magie de pièces d’or qui tombent en poussières dorée sur Blaise qui rêve.

Le spectacle irradie une bonne humeur, un souffle moqueur, qui revivifient la scène, et les acteurs qu’accompagnent les musiciens Romain Guerret et Arnaud Pilard, jouent à plaisir une farce loufoque et une comédie grave, dansant allégrement, et chantant la ballade Aux marches du palais avec une belle sérénité.

Les corps festifs sont épanouis, sautillant gracieusement avant la débâcle, évoluant du rire mi-figue mi-raisin jusqu’à l’amertume, entre poésie et politique.

Véronique Hotte

Théâtre Firmin Gémier – la Piscine à Châtenay-Malabry, le 18 octobre.

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