Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioti, mise en scène de Ivo van Hove

Crédit photo : Jan Versweyveld

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Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioti, mise en scène de Ivo van Hove, scénographie et lumières Jan Versweyveld

 La riche famille allemande von Essenbeck, inspirée de la famille Krupp, se dévoile brutalement – entre crudité et élégance – sous le regard du public de la salle Richelieu de la Comédie-Française. Le noyau mythique – vivant et mortifère – est saisi au temps blafard de la prise de pouvoir par les nazis en 1933. Le clan puissant se rapproche des nazis par intérêt, n’hésitant pas à nouer des alliances nauséeuses et pestilentielles afin d’asseoir son rayonnement économique et financier.

Or, si les aciéries von Essenbeck prospèrent, les liens familiaux se délitent jusqu’à la rupture et l’anéantissement, un carnage, une tragédie antique.

Pour le concepteur scénique Ivo van Hove, l’adaptation des Damnés (1969), film culte de Visconti, consiste à revenir au scénario pour le mettre en scène au théâtre.

Utilisation de la vidéo – caméras portées à bras jusque loin dans le hors-scène -, images pré-filmées partageant l’écran avec la captation immédiate, images d’archives – Incendie du Reichstag, Autodafé, Dachau -, le spectacle s’installe entre rapprochements et éloignements de plans singuliers ou de scènes collectives, donnant à voir un plateau tantôt vide tantôt habité par le chœur des comédiens.

Ceux-ci investissent ensemble la scène régulièrement, une assemblée bigarrée et silencieuse que rejoignent les techniciens vêtus de noir pour le rituel des mises à mort successives ; un quatuor de cuivres accorde sa résonance à ce passage fatal.

Le mal semble inscrit au cœur de l’être, une pulsion, une soif, une addiction :

« Il y a (dans Faust) une puissance de sorcellerie, une pensée du mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. », écrit Gérard de Nerval dans l’introduction à sa traduction de Faust.

Rappel encore du déchaînement des Atrides, le Mal court et non moindrement :

Patriarche (Didier Sandre ) éliminé par un Macbeth ( Guillaume Gallienne) et son épouse ambitieuse (Elsa Lepoivre), fils délaissé et perdu (Christophe Montenez) qui s’en prend aux petites filles, frères et associés ( Denis Podalydès, Eric Génovèse, Alexandre Pavloff) qui s’entre-déchirent, et élimination du juste (Loïc Corbery).

La souffrance du juste comme la félicité du criminel symbolise l’expérience, la rencontre du mal, une épreuve au paradoxe tragique qui consiste à vouloir que ce qui est ne soit pas, à penser que ce qui est ne devrait pas être, et à n’y pouvoir rien.

La plainte de Job, le juste éprouvé par Dieu, est emblématique quand, saisi d’effroi, il se demande pourquoi les méchants restent en vie, si puissants encore et toujours.

Le problème du mal occupe la réflexion historique, sociale, morale et politique.

L’histoire récente et contemporaine au début du XXI é siècle fournit des exemples écrasants et concrets de la présence du mal en l’Homme – éthique et morale.

Dans Les Damnés, le juste revient dans le nid de vipères pour indiquer à son neveu (Clément Hervieu-léger) qu’il témoigne des événements terribles pour l’Histoire.

Son épouse émouvante (Adeline d’Hermy) a été tuée à Dachau. Et les jeunes – le fils et le neveu -, non politisés, seront mus par une haine personnelle et se nazifieront.

Malaise et confusion, érotisme, violence et sang, le poison se déverse sur la scène.

Seul, en cet homme juste, sympathisant communiste qui a fui la persécution hitlérienne, réside l’espoir de lendemains – le radeau ultime d’une bonne volonté.

La tension est extrême dans la salle Richelieu, côté scène et côté salle, car les acteurs déploient l’envergure entière de leur talent, admirablement tenus par le projet intime de leur rôle – méprisant l’autre -, une cruauté sourde jusqu’à la folie.

Que ce soit la Baronne von Essenbeck, mère à la fois abusive et détachée, que ce soit le fils Eissenbeck lui-même – chantant en allemand et dansant avec brio -, que ce soient les successeurs rivaux des affaires von Essenbeck, les rôles sont portés par des comédiens magnifiques, pris par leur passion d’incarner et d’interpréter.

Nous sommes tous des Damnés, responsables du Mal, ne voulant pas le désigner ni le dénoncer.

L’émotion précieuse est tangible, bien plus prégnante que dans le grand écrin de la Cour d’Honneur du Palais des Papes qui abandonnait au mistral le souffle tragique.

Véronique Hotte

Salle Richelieu de la Comédie-Française, en alternance du 24 septembre au 13 janvier 2017. Tél : 01 44 58 15 15

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