Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, mise en scène de Frank Castorf

Crédit photo : Thomas Aurin

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Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, Berlin Aufbau « Die Brüder Karamasow » nach Fjodor Dostojewski, Regie und Textadaption: Frank Castorf, Bühne und Kostüme: Bert Neumann, Wiener Premiere: 9.5..2015, Berliner Premiere: 6.11.2015, v.l.: Patrick Güldenberg (Michail Ossipowitsch Rakitin), Daniel Zillmann (Alexej Fjodorowitsch Karamasow), Lilith Stangenberg (Katerina Iwanowna Werchowzewa), Copyright (C) Thomas Aurin Gleditschstr. 45, D-10781 Berlin Tel.:+49 (0)30 2175 6205 Mobil.:+49 (0)170 2933679 Veröffentlichung nur gegen Honorar zzgl. 7% MWSt. und Belegexemplar Steuer Nr.: 11/18/213/52812, UID Nr.: DE 170 902 977 Commerzbank, BLZ: 810 80 000, Konto-Nr.: 316 030 000 SWIFT-BIC: DRES DE FF 810, IBAN: DE07 81080000 0316030000

Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, mise en scène de Frank Castorf

 Les Frères Karamazov (1880) – dernier roman de Dostoïevski (1821-1881) –, que met en scène avec éclats et fracas le créateur allemand Frank Castorf, fait briller entre ombres, lumières et images contemporaines, la lecture sensible et mouvante de deux idéologies antithétiques, l’orthodoxie à l’Est et le libéralisme à l’Ouest.

Or, le roman mythique russe – vision prophétique de l’instabilité confuse de la modernité et de la postmodernité – traite de l’attention infinie au sentiment existentiel à travers la quête de la responsabilité de l’individu dans une société idéale.

La pierre d’achoppement des discours – moteur et relance de la réflexion – touche à la question du meurtre du père – figure honnie d’aristocrate déchu, égoïste et revendiquant sa dépravation -, une probabilité criminelle entrevue plus ou moins par les trois frères, Dimitri, Ivan et Aliocha, et par le frère bâtard Smerdiakov.

L’amour pour la fatale Gruschenka que se disputent fils et père vaut les trois mille roubles paternels à dérober, un enjeu qui réactive encore le feu de la controverse.

Parabole, prémonition des politiques à venir des XX é et XXI é siècles, la possibilité du meurtre symbolique s’avance vers le parricide accompli, le crime rendu légitime.

La permissivité des raisonnements aveugles – négation des règles et mépris de l’interdit – conduit à la mort de l’homme comme à l’anéantissement collectif à travers un avenir saisi aux prises avec le fascisme, le nazisme et le communisme déviant.

Aujourd’hui, d’autres dialectiques néfastes et mortifères imposent leur triste réalité.

Frank Castorf frotte, telles deux pierres à feu, les temps dostoïevskiens et l’immédiate contemporanéité russe en insérant dans le spectacle des Frères Karamazov des propos acerbes, extraits de Exodus, le roman de DJ Stalingrad. Le dramaturge Sebastian Kaiser estime que l’auteur construit le tunnel conduisant du XIX é siècle jusqu’à la mégalopole capitaliste du Moscou d’aujourd’hui, avec sa jeunesse en état de « nadryw », la saturation émotionnelle des concerts punks, des bagarres de métro, des émeutes de stades.

La mise en scène de Frank Castorf, qui répond « présente » aux échos de la violence de nos années 2015, se donne sur la Friche industrielle Babcock à La Courneuve, site de Babcock et Wilcox, entreprise de chaudières et d’installations électriques qui a compté 2000 salariés au XX é siècle, un berceau de luttes sociales.

Ainsi, la programmation 2016-2017 de la MC93 préfigure la rénovation de la partie Sud du site, des halles monumentales, fleuron de l’architecture industrielle nationale.

Au milieu des carcasses de murs et de la couverture de leur toit – bateaux gigantesques de béton vidés de leurs entrailles métalliques -, entre barrières de chantiers, grues hérissées et trous creusés préparatoires à la construction, dans le bâtiment de l’ancienne usine Babcock, se joue l’épopée de Dostoïevski via Castorf.

La métaphore est éloquente : les débris et les restes industriels déconstruits sont le soubassement sur lequel s’édifiera peut-être l’éventualité d’un autre monde meilleur.

Dans la salle immense, en face des rangées de spectateurs, la scénographie panoramique de Bert Neumann, disparu en 2015, détaille dans le même temps les mouvements dialectiques d’une pensée dostoïevskienne en marche via Castorf.

À jardin, une tour citadine et moderne avec ses escaliers côté salle et côté plateau ; à cour, sur un plan d’eau, une datcha en bois – salle à manger et cuisine de maison ; entre les deux, un sauna et sa cheminée qui diffuse de la vapeur par à-coups.

Art déclamatoire aidant, les comédiens sont filmés au plus près de leurs traits, façon Cassavetes, le visage expressif, des figures dangereusement exposées et poursuivies par la caméra et le micro perché. Ces silhouettes significatives hantent les rues de la ville, comparables aux labyrinthes d’une pensée philosophique vivante.

Les ruelles et les dédales que dessinent de fragiles palissades de bois relient les différents repères spatiaux. Et dans l’embrasure ajourée des panneaux de bois disjoints, le public devine la marche labyrinthique et physique des acteurs : il voit ceux-ci d’abord sur l’écran vidéo central, installés dans le sauna, l’église, la datcha.

C’est bien le regret du public de ne pouvoir approcher davantage les comédiens car ils ne sont finalement que rarement sur le plateau pour des scènes assez fugaces.

Or, n’était la longueur de la deuxième partie qui s’égraine en une succession un peu plate de monologues vains, le pari dostoïevskien est largement tenu : les acteurs excellents incarnent leur personnage intense avec fougue, passion et abandon.

Souffrant jusqu’au bout des ongles le poids charnel d’une voix intérieure entêtante, ils jouent leur partition dans un don de soi et un engagement scénique tenus.

Saluons Hendrik Arnst pour le père, Marc Hosemann pour Dimitri, Alexander Scheer pour Ivan, Daniel Zillmann pour Alexei, Sophie Rois pour Smerdiakov, Kathrin Angerer pour Grouchenka, Lilith Stangenberg pour Katerina, Patrick Güldenberg pour Rakitine, et la grande Jeanne Balibar qui parle l’allemand comme le français.

Une aventure excessive mais dont les atouts artistiques sont authentiques.

Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris – MC93 maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, Fiche industrielle de Babcock à La Courneuve, 80 rue Émile Zola, du 7 au 14 septembre. En allemand surtitré en Français. Tél : 01 53 45 17 17

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