Duc de Gothland de Christian Dietrich Grabbe, traduction et adaptation Bernard Pautrat, mise en scène de Bernard Sobel

Crédit Photo : Hervé Bellamy

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Duc de Gothland de Christian Dietrich Grabbe, traduction et adaptation Bernard Pautrat, mise en scène de Bernard Sobel

 Créateur d’un théâtre de la démesure, du grotesque et du satirique, Christian Dietrich Grabbe (1801-1836) a une vingtaine d’années quand il écrit Herzog Theodor von Gothland, une fresque nihiliste, une cocktail épicé entre Sturm and Drung et expressionnisme. André Breton parle pour le dramaturge d’une œuvre (…) « qui détonne au plus haut point dans son temps et est douée plus que toute autre de prolongements innombrables jusqu’à nous ». (Anthologie de l’humour noir, 1940).

Dans la mise en scène somptueuse et sentie de Bernard Sobel, qui a créé en connaisseur de l’œuvre de Grabbe, Napoléon ou les Cents-Jours en1996 et Hannibal en 2013 au Théâtre de Gennevilliers, le décor expressif de Lucio Fanti propose une forêt renversée de pins nordiques, tombée de glaives pour la bataille.

Le sol rustique du château est de bois, et les armes des chevaliers cliquètent entre sons de cloches et cris d’oiseaux dans un imaginaire médiéval du Grand Nord.

Les personnages – guerriers, roi, conseillers et chancelier – appartiennent à un monde où la langue est prose poétique, à la manière de Kleist, mais peut aussi se montrer grotesque, injuste et crue, libérant les tendances racistes de mépris et rejet.

Au milieu d’une mer déchaînée, les cris des naufragés marquent le début de la pièce : peuples échoués sur les rivages d’Europe, ils sont venus venger mépris, oppression et pillages.
Le monde occidental et chrétien est ébranlé sous les coups des « barbares ». Le vengeur des humiliations subies, le Nègre, auquel on refuse toute humanité, s’attaque à la civilisation, le socle d’ordre moral, social et politique dont la prétendue supériorité permet les asservissements historiques des peuples.

La ressemblance avec des faits réels actuels donne à penser – mondialisation, retour du religieux, fuite dans des refuges irréels ou illusoires (Michèle Raoul-Davis).

Le « Nègre » combat en duel son adversaire blanc, Théodore duc de Gothland, héros national – Suédois contre les Finnois -, époux, père et fils exemplaires.

L’absurdité du monde ne signifie rien, nulle métaphysique, ni morale ni psychologie.

Seuls, les intérêts dominent, à travers la lâcheté, la bêtise, l’énergie, la fatigue, l’ambition grotesque, le mauvais choix, les erreurs de jugement humain.

Le « Nègre » va conduire le noble duc à se déshumaniser, bafouant les valeurs – amour fraternel, respect filial, amour conjugal, solidarités sociales et politiques, foi en l’humanité. Les cieux sont vides et le destin revient à l’homme. L’être qu’on croyait vertueux se dégrade – bête sauvage mue seulement par ses instincts et pulsions.

Certes le « Nègre » cultive la noirceur, ôte les illusions et dénonce l’imposture d’une société oppressive : le vengeur combat la désespérance d’une vie sans destinée, ni perspective économique et culturelle, imposant sa fureur extravagante et grotesque.

Porteur d’un regard pessimiste et sans illusion sur le monde, le dramaturge signe en même temps l’avènement de la modernité et du réalisme théâtral : ses drames nécessitent figurants et changements multiples de scènes, nouveaux pour la technique théâtrale classique.

Les tableaux sont vastes et épiques ou se miniaturisent en détails scéniques, bouleversant un rythme enfiévré et une atmosphère tendue, entre scène et salle.

Les comédiens sont précis : Claude Guyonnet, Éric Castex, Valérian Guillaume, Jean- Claude Jay et Valérie Catzéliis – nous ne pouvons tous les nommer -, ils composent avec tact – chœur ou solo – de belles images épiques médiévales.

Quant au duo d’enfer – Matthieu Marie pour le vertueux puis finalement infernal Duc de Gothland d’un côté, avec de l’autre, Denis Lavant pour le « Nègre » en Machiavel, il ménage ses effets, voguant entre mélancolie et comique distancié.

Silhouette altière et voix aux intonations profondes pour celui qui va se livrer à la corruption – sorte de Don Quichotte raté -, et aisance volubile d’enfant espiègle pour le malmené par l’Histoire et les colonialismes – un Sancho Panza autonome et décidé – qui défait les certitudes pour reconstruire mieux peut-être ailleurs.

Un duo dévastateur et fou qui traduit à merveille les troubles confus du monde.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Épée de Bois, La Cartoucherie, du 7 septembre au 9 octobre, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h. Tél : 01 48 08 39 74

 

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